« Les silences des anciens d’Algérie ont été habités »

Le film de Lucas Belvaux, Des hommes, et le livre de Raphaëlle Branche, « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? », reviennent sur le sort des appelés et de leurs familles durant la guerre de 1954-1962 et les effets qu’elle a eus dans les décennies suivantes. Rencontre entre le cinéaste et l’historienne.

Christophe Kantcheff  • 2 juin 2021 abonné·es
« Les silences des anciens d’Algérie ont été habités »
Des Hommes, de Lucas Belvaux.
© David Koskas

Entre Lucas Belvaux et Raphaëlle Branche, la rencontre avait tout d’une évidence. D’une part, le cinéaste Lucas Belvaux, qui ajoute à ses dix films précédents (Rapt, 38 Témoins, Chez nous) une œuvre profonde, intègre et d’une âpre émotion sur des êtres à qui on a infligé cette terrible épreuve que fut la guerre d’Algérie, en adaptant le roman de Laurent Mauvignier, Des hommes (1). Deux époques y sont en miroir : la guerre et ses atrocités, dans lesquelles sont plongés deux appelés, les cousins Bernard (Yoann Zimmer) et Rabut (Édouard Sulpice). Et un temps plus près de nous, où l’on retrouve, dans une petite ville de province, Bernard, alias Feu-de-Bois (Gérard Depardieu), alcoolique violent et incontrôlable, sa sœur, Solange (Catherine Frot), la seule à éprouver encore de la tendresse pour son frère, et Rabut (Jean-Pierre Darroussin), taiseux mais dont l’œil est pénétrant.

D’autre part, l’historienne Raphaëlle Branche, auteure notamment de La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 (2), qui publie le résultat d’un travail conséquent et inédit sur les soldats et leurs familles pendant le conflit et dans les décennies qui ont suivi, à travers leurs témoignages, leurs correspondances, leurs journaux intimes. Résultat : « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? » est un livre passionnant, interdisciplinaire, renversant nombre d’idées reçues, et qui, lui aussi, n’est pas dénué d’émotion. L’historienne et le cinéaste avaient bien des idées et des impressions à échanger. Fermeture des lieux culturels oblige, cet entretien, réalisé en octobre, a attendu sept mois avant d’être publié. Depuis, le livre de Raphaëlle Branche a reçu un superbe accueil. Nous espérons qu’il en sera de même pour le film de Lucas Belvaux.

Raphaëlle Branche, qu’avez-vous pensé de Des hommes, et Lucas Belvaux, de « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? »

Raphaëlle Branche : Je trouve le film très juste. J’aime la manière d’associer à chaque personnage des lumières et des couleurs. Le personnage de Solange est très important à mes yeux, parce que les sœurs sont des personnages historiques dont on devrait parler davantage. Je trouve intéressante la manière dont Lucas utilise les images d’archives dans la dernière partie, modifiant ainsi légèrement la nature du film. De même que je l’avais été à la parution du roman de Laurent Mauvignier, je vais être très attentive à la manière dont le film sera reçu. Cela dit, je pense que le film peut toucher un très grand nombre de personnes.

« Ces hommes tentaient d’exprimer quelque chose, et si l’écoute était attentive, ils allaient plus loin. »

Lucas Belvaux : Le livre de Raphaëlle m’a troublé et doublement ému. D’abord parce que, pour construire le film, je me suis essentiellement appuyé sur le roman. Je n’ai pas fait beaucoup de lectures ou de recherches autour. Or j’ai l’impression que « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? » valide mon film point par point. C’est aussi un livre d’histoire extrêmement émouvant, parce qu’il contient de nombreux témoignages, du récit et beaucoup d’affects. Cette rencontre de l’histoire, de la psychologie, de la sociologie, de la démographie, de la

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