Armageddon Time, de James Gray (Cannes, Compétition) ; EO (Hi-Han), de Jerzy Skolimovski (Cannes, Compétition)

Une évocation autobiographique et politique, une odyssée animaliste, et un hommage à Jean-Louis Comolli, mort hier.

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La mort de Jean-Louis Comolli, à l'âge de 80 ans, a été annoncée hier, alors que nombre d'entre nous, les critiques de cinéma, sommes à Cannes. Nous lui devons beaucoup, d'autant qu'il était un formidable pédagogue. Je me souviens notamment de la lecture éclairante de Cinéma contre Spectacle (Verdier, 2009), qui reprenait en partie des articles fameux qu'il avait fait paraître dans Les Cahiers du cinéma, lui qui en a été le rédacteur en chef, en compagnie de Jean Narboni, entre 1966 et 1971. Il était de ceux qui font le lien avec la plus grande pertinence entre critique, art et politique.

Jean-Louis était un homme chaleureux, exigeant, un cinéaste marquant, réalisateur de fictions (La Cécilia, L'Ombre rouge) et de nombreux documentaires, un théoricien des images, un écrivain sensible (Une terrasse en Algérie, Verdier, 2018), un amoureux fou du jazz, en particulier du free jazz. Il participait aussi aux travaux de l'Observatoire de la liberté de création, né sous l'égide de la Ligue des droits de l'Homme, luttant contre la censure. Jean-Louis était en effet un homme de combats, dont son ultime livre, Jouer le jeu ?, qui vient tout juste de paraître chez son éditeur de toujours, Verdier, en est encore l'écho. Finalement vaincu par le cancer, non sans lui avoir longtemps résisté. La mort de Jean-Louis Comolli nous laisse absolument tristes et orphelins.

Après nous avoir entraînés dans la forêt amazonienne, avec The Lost City of Z (2016), puis, carrément, dans les anneaux de Neptune via la Lune, avec Ad Astra (2019), James Gray plonge dans ses souvenirs d’enfance, puits intime d’où il tire un film dont l’action se déroule dans les années 1980, au cœur d’un quartier de New York régulièrement présent dans son œuvre, le Queens. Paul (Banks Repeta) est le fils cadet d’une famille juive de la middle class, démocrate et donc anti Reagan, alors président des États-Unis. Le grand-père (Anthony Hopkins), proche de Paul, en est le patriarche, qui porte la mémoire de la Shoah. Il représente aussi un pôle de tempérance dans ce clan où la violence des mots est parfois accompagnée de celle des gestes. Surtout à l’encontre de Paul, au tempérament artiste et fantasque, auteur de quelques bêtises à l’école. En particulier dans une séquence où celui-ci, réfugié dans la salle de bains, est terrorisé par son père, qui fracasse la porte avant de lui infliger des coups de cravache.

Dans Armageddon Time, James Gray ne règle aucun compte. Ce père que l’on vient de voir terrifiant, le cinéaste en donne une image plus nuancée, en le montrant atteint par le mépris de classe que provoque son métier de plombier, et sans doute traversé par des failles remontant à loin. En fait, Gray dresse des constats sur une mode personnel, qui reflètent l’évolution du climat idéologique de ces années 1980. Par exemple, l’importance donnée à la réussite et à l’argent. Les parents (Anne Hathaway, Jeremy Strong) de Paul finissent par le retirer de l’école publique – où les élèves de peau noire sont de plus en plus nombreux, dit-on lors d’un repas de famille – pour le mettre dans le privé, dans une institution financée et « inspirée » par Fred Trump, le père de Donald.

Le racisme qui gagne peu à peu les parents de Paul n’était pourtant pas une donnée première chez eux. En plus d’être démocrates (mais le racisme à « gauche », ça existe !), ils baignent dans les récits faits par leurs aînés des persécutions et des crimes subis par les juifs. De ce point de vue, la mort du grand-père, qui survient à mi-film, symbolise une rupture. La transmission n’a pas eu lieu, alors que le vieil homme, avant de disparaître, a enjoint son petit-fils de toujours défendre les plus faibles, en particulier les Noirs. Pour Paul, dont le meilleur ami, Johnny (Jaylin Webb), est un garçon de sa classe, qu’on ne désignait pas encore comme racisé, ce hiatus familial est profondément perturbant. D’autant qu’en tant que jeune ado indiscipliné, il a plutôt, malgré la peur, tendance à assumer ses responsabilités aux côtés de Johnny qui, quant à lui, quoiqu’il dise ou fasse, se retrouve toujours en position de coupable.

Si Armageddon Time n’est pas dénué de tendresse, James Gray signe ici une œuvre sans concession, autobiographique et politique, qui ajoute un nouveau volet à son œuvre qui ne cesse de vibrer entre l'intime et le collectif.

Un mot sur le film sidérant de l’inoxydable Jerzy Skolimovski, EO (ou dans sa traduction française : Hi-Han), dont Roi, dame, valet (1972) ou Travail au noir (1982) étaient déjà en compétition à Cannes. EO radicalise le principe d’Au hasard Balthasar (1966), de Robert Bresson, dont le cinéaste polonais dit qu’il a constitué à ses yeux le plus grand choc cinématographique.

De la même manière que son illustre prédécesseur, Skolimovski, par le biais d’un âne et des maltraitances qu’il subit, montre les turpitudes et les perversités de notre monde contemporain. Là où il va plus loin, c’est que sa caméra, sans être subjective, se situe au plus près de l’animal, celui-ci étant dès lors placé au centre du monde. De ce fait, l’écriture cinématographique de EO se devait d’être singulière. Elle l’est en effet : cette épopée animaliste est faite de splendeurs et bouleversements formels, qui témoignent de l’extraordinaire liberté atteinte par le cinéaste octogénaire. En phase avec son temps où la place du non-humain se voit reconsidérée, Jerzy Skolimovski signe aussi un film d’une grande audace, autant dans sa forme que dans ce qu’il interroge du mystère animal.


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