Dossier : Comment la France renforce le terrorisme

Comment la France renforce le terrorisme

En refusant de rapatrier et de judiciariser sur le territoire national les Françaises retenues dans les camps kurdes, le gouvernement ne fait que favoriser la propagande et le financement de l’État islamique. Enquête.

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E nfermer ces femmes et ces enfants dans ces conditions, sans jugement, est contraire à la Déclaration des droits de l’homme ! » a clamé, provocateur, Fabrice A., en pleine salle du tribunal correctionnel de Paris.

Radicalisé durant ses quinze années passées en prison pour des faits de droit commun, cet homme de 35 ans était jugé du 9 au 29 juin, parmi une dizaine de personnes, pour financement du terrorisme. Avec un codétenu, Lionel B., 36 ans – dont dix-sept derrière les barreaux –, il a organisé une collecte et fait envoyer plusieurs milliers d’euros à des Françaises ex-membres de Daech, prisonnières des Kurdes dans le Nord-Est syrien. « Mais n’étaient-elles pas des femmes de jihadistes ? » a lancé la procureure.

En quelques minutes, le refus français de rapatrier ces femmes et leurs enfants est apparu comme une faille béante permettant à un détenu radicalisé de brandir, à raison, les droits de l’homme, et poussant une procureure de la République à justifier ce piétinement.

« Acharnez-vous à les sauver »

Finalement condamnés à neuf ans de prison supplémentaires (1), les deux chefs de la collecte étaient entrés facilement en contact avec des prisonnières françaises dès juin 2019, via les réseaux sociaux, sur des téléphones clandestins. Peu après la chute du « califat » de l’organisation État islamique, en mars 2019, les prisonniers sont déjà un enjeu majeur pour Daech, qui multiplie les appels pour leur libération. Le 18 mars 2019, son porte-parole, Abou Hassan Al-Mouhajir, exhorte les fidèles à leur venir en aide.

En septembre 2019, l’émir Abou Bakr Al-Baghdadi clame : « Acharnez-vous à les sauver […]. Comment un musulman pourra vivre avec quiétude alors que les femmes musulmanes croupissent dans les camps de la dispersion et dans les prisons de la honte sous le joug des croisés ?» Des appels relayés par les prisonnières, qui communiquent sur leurs conditions de rétention et les mauvais traitements qu’elles subissent. Le message passe. « Si moi, qui suis incarcéré depuis des années, je ne comprends pas la détresse de ces femmes, qui va la comprendre ? a lancé Lionel B. au juge, trois ans plus tard. Alors oui, j’y ai mis toutes mes forces. »

Pour leur venir en aide, les deux détenus du centre pénitentiaire de Valence mettent sur pied un réseau de collecte dans et en dehors de la prison, en France et en Belgique, poussant même des jeunes à commettre un cambriolage pour les soutenir. Ils récoltent 10 000 euros, dont 6 500 sont saisis par la police avant leur envoi en Turquie via la Belgique, où un intermédiaire devait apporter la somme aux Kurdes, qui, moyennant une commission, les transmettent aux femmes. Environ 3 500 euros ont bien été versés, répartis selon les indications des donneurs d’ordre.

Cet argent était destiné à une dizaine de prisonnières françaises, dont Yasmine, épouse de Maxime H. – présumé mort –, surnommé le « bourreau français de Daech » pour sa participation, en 2017, à l’égorgement collectif de 18 prisonniers. Yasmine est arrêtée par les Kurdes à Baghouz en mars 2019, tout comme Anna, elle aussi en contact avec les détenus français, partie en 2014 avec son mari, « chargé des vidéos de recrutement pour le compte de l’organisation », peut-on lire dans un rapport de la DGSI que Politis s’est procuré. Yasmine et Anna sont toujours prisonnières.

Lire > « Je n’ai pas choisi cette vie, je n’étais qu’une enfant »

Parmi les contacts des Français, on trouve aussi Marie, partie en 2015, mariée à un combattant français mort dans une attaque suicide en 2017. Arrêtée par les forces kurdes en 2018, elle est d’abord enfermée dans le camp d’Aïn Issa. D’après les services de renseignement, elle s’était inscrite sur une liste de prisonnières dans l’attente d’une opération de libération de Daech et s’est enfuie au moment de l’opération turque « Source de paix », déclenchée le 9 octobre 2019 contre les Kurdes, qui ouvrent alors le camp.

Elle sollicite de nouveau Fabrice A. et Lionel B. pour financer sa fuite, est arrêtée en Turquie puis extradée et incarcérée en France dans l’attente de son jugement. Un parcours similaire à celui de Safia, soutenue elle aussi par les détenus français, arrêtée par les Kurdes en janvier 2019. Elle est interpellée en Turquie en mars 2020 après avoir fui Aïn Issa et extradée en juillet 2021, avec ses quatre enfants. Safia est poursuivie pour « crime contre l’humanité »,accusée d’« exactions contre la communauté yézidie ».

4 000 euros pour libérer une femme

Impossible de connaître la répartition exacte des fonds entre ces femmes. En revanche, on sait que l’argent envoyé a permis la libération de Myriam, alias Oum Saffya, Franco-Marocaine de 29 ans, évadée le 12 juillet 2019 du camp d’Al-Hol. Elle est désormais introuvable. « J’ai fait sortir Oum Saffya », s’enorgueillit Fabrice A. à l’audience.

Pour la procureure, l’objectif des détenus français est clair : libérer ces femmes pour qu’elles « continuent le combat ». Pourtant, les femmes de Daech ne combattent pas vraiment : elles apportent un soutien logistique, participent à la propagande et mettent au monde des enfants.

De leur côté, les détenus prétendent que leur seul objectif était de faire cesser une détention arbitraire dans des conditions déplorables. « C’est pour les nourrir, mais le summum, c’est de faire évader les vertueuses », écrivait Fabrice A. à un donateur, ajoutant : « C’est 4 000 euros en moyenne pour libérer une femme. Parfois 5 000. Les immigrées, c’est le plus cher : pour certaines, ils ont tellement la haine que même pour l’argent ils ne le font pas. »

Les Kurdes appellent régulièrement les pays concernés à rapatrier « leurs » ex-membres de Daech.

D’après Mediapart, l’Administration autonome du nord-est de la Syrie a émis une loi en 2019 autorisant les Forces démocratiques syriennes à libérer des détenus membres de Daech en échange d’argent. Depuis la chute de Baghouz, dernier bastion de l’organisation État islamique, en mars 2019, les Kurdes appellent régulièrement les pays concernés à rapatrier « leurs » ex-membres de Daech.

La France avait prévu de le faire début 2019, mais Emmanuel Macron s’est ravisé à la suite de la publication d’un sondage révélant l’hostilité de la population française. La politique du « cas par cas » est alors adoptée et les rapatriements se font au compte-gouttes sans réelle cohérence.

Pendant ce temps-là, les derniers combattants de Daech lorgnent ces prisonniers. En janvier dernier, ils ont lancé un assaut contre la prison d’Al-Sinaa, provoquant la libération de plusieurs combattants, dont des hauts commandants.

Les autorités kurdes ne cessent d’alerter : elles ne disposent pas des capacités suffisantes pour détenir sur le long terme les 12 000 prisonniers originaires de 50 pays, ni organiser leur procès – juridiquement irrecevable puisque le Rojava (nom que donnent les Kurdes à l’Administration autonome du nord-est de la Syrie) n’est pas un État reconnu. Le risque de libérations massives et d’une reformation des rangs de Daech reste entier.

20 % pour le terrorisme

À cela s’ajoute l’envoi d’argent aux prisonnières et à leurs enfants, qui, par les commissions qu’il génère, renfloue les caisses des organisations terroristes. C’est le piège inextricable dans lequel s’enfoncent chaque mois les familles. « Au départ, on utilisait Western Union ou les plateformes comme MoneyGram, se souvient Anissa*, qui envoyait entre 400 et 500 euros par mois à sa sœur et son fils en bas âge, prisonniers au camp de Roj, rapatriés en juillet dernier. On ne pouvait pas l’envoyer directement en Syrie. Donc ça passait par la Turquie et un intermédiaire qu’on ne connaît pas le transmettait dans les camps. »

Mais Western Union, qui a déjà écopé en 2019 d’une amende de 1 million d’euros pour son laxisme en matière de lutte contre le financement du terrorisme, accentue ses contrôles. « Au bout de cinq ou six envois par personne vers la Turquie, ils bloquent, explique Anissa. Du coup, on a cherché des prête-noms auprès de la famille, des proches, mais au bout d’un moment on a fait le tour. »

Les prisonnières leur parlent alors d’un nouveau canal : la cryptomonnaie. « C’est très simple : on achète des tickets dans un bar-tabac [dont la valeur oscille entre 50 et 250 euros – NDLR] et on envoie le numéro des tickets via Telegram à une personne inconnue. » Quelques jours plus tard, la destinataire reçoit une partie de l’argent. D’après Anissa, les commissions peuvent atteindre 20 %, sans compter le taux de change. Autant d’argent qui finance directement le terrorisme.

Système complexe de financement

Les services de renseignement français n’ignorent pas la situation : au matin du 29 septembre 2020, la DGSI perquisitionne le domicile d’Anissa, placée en garde en vue dans le cadre d’un coup de filet dont Le Figaro se fait l’écho : « Vaste filière de financement du terrorisme démantelée : 29 interpellés en France », titre le journal. Mais le quotidien ne précise pas que, parmi ces interpellés, beaucoup sont membres du Collectif des familles unies – association de familles de femmes et d’enfants détenus dans les camps kurdes – et découvrent alors que l’argent qu’ils envoient alimente les circuits d’un certain Mesut S., parti sur zone en 2013 et condamné par défaut en avril 2016 à dix ans de prison pour association de malfaiteurs terroriste (AMT).

Proche d’Hayat Tahrir Al-Sham (HTS) – groupe armé héritier d’Al-Qaida –, il a créé un système complexe de financement par cryptomonnaie avec les Français Walid F., condamné lui aussi à dix ans de prison pour AMT, et Damien S., cousin d’Omar Diaby, l’un des plus importants recruteurs de combattants français.

© Politis

Grâce aux codes transmis notamment par les familles, l’argent est transféré sur des comptes britanniques ouverts depuis la Turquie, puis converti en bitcoins sur des plateformes comme Binance, diffusé sur des circuits de jetons numériques en dollars pour être enfin débité en cash via un bureau de change et acheminé – moins les premières commissions – à son destinataire par le système traditionnel de hawala (2).

Mesut et Walid ont, pour ce faire, ouvert leur propre bureau : le Bitcoin Transfer Center,à Idlib, ville sous contrôle rebelle, où le HTS, très puissant, ferme les yeux sur l’arrivée des veuves ex-membres de Daech. Sur ses réseaux de propagande, Mesut appelle d’ailleurs aux dons pour « la libération par le HTS de femmes jihadistes de l’État islamique détenues dans les camps kurdes ». Selon Tracfin, entre mai 2019 et septembre 2020, plus de 460 000 euros ont transité au profit de ce réseau.

Des transferts alimentés par des adeptes de la cause jihadiste, mais aussi par l’argent des familles de prisonniers ou d’ex-membres de Daech, libres. Dans son rapport sur le financement du terrorisme, l’Assemblée nationale reconnaissait déjà en 2019 que « le soutien familial a pu être une source de financement » sans que la part exacte de cette manne ne soit chiffrée. Contacté, Tracfin n’a pas répondu à nos sollicitations.

État de nécessité

Les familles qui envoient de l’argent à des jihadistes libres sont systématiquement poursuivies pour financement du terrorisme et ce, même si elles ne partagent pas l’engagement de leur proche. C’est après la chute du « califat » en 2019, sous la pression d’avocats français, que le Parquet national antiterroriste accepte que l’argent envoyé aux femmes et aux enfants prisonniers des Kurdes ne fasse plus l’objet de telles poursuites, reconnaissant qu’au regard de la situation et des conditions de rétention, ces envois tombent sous la qualification de l’« état de nécessité », soit l’autorisation d’une action illégale pour que cesse une atteinte plus grave encore. Malgré cela, la France refuse toujours un rapatriement global. Contacté, le Quai d’Orsay n’a pas répondu à nos questions.

« J’ai demandé à la Croix-Rouge et même au Quai d’Orsay de nous permettre d’avoir un canal d’envoi d'argent sécurisé pour les prisonnières. »

À la suite de la perquisition et de son placement en garde à vue, Anissa est donc relâchée sans poursuites. Après ce « coup de filet », « on a arrêté la cryptomonnaie, et repris les plateformes classiques en ratissant plus large », explique-t-elle. Mais, même par ce canal, les intermédiaires payés par commission restent souvent liés à des groupes terroristes. « J’ai demandé à la Croix-Rouge et même au Quai d’Orsay de nous permettre d’avoir un canal d’envoi sécurisé pour les prisonnières, se souvient Anissa. On m’a répondu : “Vous exagérez madame !” »

Pourtant, un tel canal existe au profit des dix Français condamnés à mort en Irak pour leur appartenance à Daech. Les familles transfèrent l’argent via l’ambassade de France à Bagdad, qui se charge de le transmettre aux détenus. Mais, encore une fois, impossible d’organiser un circuit similaire pour les femmes : l’Administration autonome du nord-est de la Syrie n’est pas un État. Il n’y a donc ni tribunaux ni représentation diplomatique.


*Tous les prénoms ont été modifiés.

(1) Fabrice A. fait appel de ce jugement.

(2) Système de compensation traditionnel qui fonctionne sur la confiance : un client donne une somme d’argent à un agent nommé « hawaladar », qui contacte l’agent le plus proche du destinataire et lui demande de verser la somme – moins une commission – en échange de la promesse d’un remboursement.


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