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Ce N’Est Pas Du Conditionnement : C’Est Du Journalisme

samedi 31 décembre 2011, par Sébastien Fontenelle

En Corée du Nord, la propagande est quelque chose d’atroce, et ce n’est pas étonnant, car, comme l’explique ce matin dans Le Monde la (très) fameuse coréedunordologue Caroline Fourest, la Corée du Nord est une espèce de terrifiant « laboratoire où un groupe humain se trouve enfermé et soumis à une immense expérience de conditionnement », qui « nous rappelle combien l’esprit critique est fragile », et « combien l’humain peut être programmé, déprogrammé, manipulé - toujours avec la même recette : un ennemi, un récit, et la peur en guise de chien de garde ».

En France, par contre : ça se passe d’une tout autre manière.

Chez nous, par exemple : les journalistes sont de vrai(e)s journalistes, déontologéthiques et indépendant(e)s, et non des tambourinaïres de la pensée dominante, comme en Corée du Nord - de sorte que jamais tu ne les prendras à prêter leur concours à une immense entreprise de conditionnement où se verrait combien l’humain peut être manipulé (IEDCOSVCL’HPÊM).

Parce que nous, pardon, mais pour ce qui serait de l’esprit critique, on craint dégun.

Ainsi, quand l’éditorialiste du Monde (où l’on a tôt supplié Sarkozy de s’arc-bouter sur son courageux programme de réformes) narre chez nous, le 28 décembre, que Sarkozy a « négocié avec pragmatisme la loi sur le service minimum dans les transports, puis la réforme des régimes spéciaux de retraite » ?

Et quand l’éditorialiste du Monde ajoute que le même cher dirigeant (louons mille fois son très saint nom) a « ensuite eu le courage de réformer les règles archaïques de la représentativité, afin de rendre les syndicats plus légitimes et de faire progresser la démocratie sociale » ?

Ce n’est pas (du tout) une IEDCOSVCL’HPÊM où le gars qui vient de passer cinq trèèèèès looooongues années à donner de grands coups d’hache dans le droit de grève et à concocter pour les salarié(e)s des fins de vie de merde serait soudain transmuté, par la simple grâce d’une lécherie éditorialique, en héros de la démocratie : c’est plutôt l’admirable manifestation d’un esprit critique dont le hasard seul fait qu’il prend, à la une de notre journal de référence, la forme d’un appuyé (mais sucré) coup de langue.

De même, quand l’éditorialiste du Monde exhorte Sarkozy à emprunter « sans tabous » quelques nouvelles « pistes », pour faire baisser le chômage, et lui suggère de procéder par exemple, comme dans les plus chaudes & humides rêveries du Medef, « à l’allègement des charges sociales sur le travail souhaité par le patronat » - sans se laisser le moins du monde emmerder par le minuscule détail que les charges sociales sur le travail n’ont jamais cessé depuis trente ans d’être constamment allégées, suivant les voeux du patronat, et que cela n’a été d’aucun effet sur la hausse régulière du chômage ?

Ce n’est pas (du tout) une IEDCOSVCL’HPÊM : c’est plutôt l’éblouissant témoignage d’une exceptionnelle liberté de ton journalistique dont le hasard seul fait qu’elle prend là la forme d’un tract capitaliste.

Itou, quand l’exquise Françoise Fressoz, du « service politique », développe dans le même Monde du 28 décembre une « analyse » d’une profondeur jamais vue, d’où ressort notamment qu’« on ne peut pas faire grief » à Sarkozy « d’avoir éludé les » si justes et si nécessaires « réformes pour lesquelles il avait été élu »...

...Puisque, s’extasie cette journaliste des hauteurs, « la révision générale des politiques publiques, le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, l’allongement de l’âge de la retraite à 62 ans, la réforme de la carte judiciaire, toutes destinées à alléger les dépenses publiques ont été menées avec opiniâtreté » par le si courageux chef de l’État français « malgré les critiques et les remous sociaux » ?

Ce n’est (toujours) pas une IEDCOSVCL’HPÊM, où le harassement des gueux serait donné en gage d’une gestion réussie - mais l’expression d’une libre pensée où se vérifie que nous sommes en (exemplaire) démocratie [1].

Et quand le toujours-très-ravissant Erik Izraelewicz, directeur du Monde, pépie ce matin, dans ses voeux de nouvel an à son lectorat, qu’il redoute principalement que « la crise ne conduise à une remise en cause totale du marché », qui est notre meilleur ami - et « du marché mondial en particulier » ?

Et quand il déplore qu’« un peu partout, la demande en faveur de mesures protectionnistes progresse et se » fasse « de plus en plus souvent entendre » - un peu comme si des gauchistes avaient mal lu ses leçons de maintien réformiste ?

Et quand il explique, pour ces faibles d’esprit, qu’« après le krach de 1929, ce qui a précipité le monde dans la dépression, la vraie, avec un effondrement de la production et une explosion du chômage autrement plus violents que ce que nous avons connu jusqu’à présent, ce sont les barrières douanières décidées d’abord par les États-Unis - suivis par d’autres pays » ?

(Et que si par conséquent tu votes en 2012 pour une gauche protectionniste, faudra pas non plus t’étonner si dix années plus tard Guderian traverse les Ardennes ?)

Ce n’est pas une IEDCOSVCL’HPÊM, mais l’expression d’un avis autorisé par des années de psalmodiation des mêmes versets ultra-libéraux - sans quoi, tu penses bien, Caroline Fourest hurlerait à la manipulation-avec-toujours-la-même-recette-un-ennemi-un-récit-et-la-peur-en-guise-de-chien-de-garde.

La propagande, c’est dégueulasse - mais à nous, qui ne sommes pas nord-coréen(ne)s : on ne la fait pas.

[1] François Fressoz n’a qu’un (tout petit) regret : c’est que Sarkozy ne se soit pas montré plus déterminé, dans le démantèlement des services publics, et qu’il ait tout de même - et nonobstant qu’il est beau et chaud - fait preuve de trop de « laxisme budgétaire ».