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À Marseille avec Sarkozy, la France s’ennuie

lundi 20 février 2012, par Xavier Frison

En meeting dans la citée phocéenne hier 19 février, le président-candidat a magnifié les valeurs traditionnelles de la droite et la France éternelle. Tout en peaufinant son truculent numéro de candidat du peuple opposé aux élites. Reportage.

C’est un drôle de spectacle auquel ont assisté les 8 000 spectateurs du Parc Chanot, dimanche 19 février à Marseille. Dans le rôle du magicien à haut de forme et queue de pie, Nicolas Sarkozy. Dans celui de l’assistante-potiche vouée à disparaître dans un placard, la fidèle épouse, Carla Bruni, très naturelle (traits tirés, tenue chic). En guise de cartes truquées, de blanches colombes et de lapins sortis du chapeau, un dessein : faire croire que Nicolas Sarkozy, président des riches et du bouclier fiscal, fossoyeur du « pouvoir d’achat » et du « travailler plus pour gagner plus », placeur de fiston à l’Epad, avocat d’affaires de formation, ami intime des patrons du CAC 40 et plongé dans la chose politique depuis plus de 35 ans, est subitement devenu le « candidat du peuple ». Et même, mesdames et messieurs sous vos yeux ébahis, le candidat « hors système » fustigeant « l’entre-soi des élites politiques, économiques, administratives et syndicales », comme dit à Annecy, le 16 février.

Bien sûr, la tournée vient de débuter et certains détails restent à peaufiner. Ainsi, quand à l’inauguration de son QG de campagne à la veille du show marseillais, Nicolas Sarkozy s’esbaudit sur ce XVe arrondissement de « classes moyennes », on se met à rêver d’une France où ladite catégorie serait capable de payer le mètre carré habitable près de 9 000 euros. Qu’importe, Nicolas Sarkozy a (encore) changé et il veut le prouver à la plèbe.

Tout sauf Sarko

À deux heures du coup d’envoi, le peuple a plutôt tendance à se masser derrière les barrières du salon de l’érotisme, organisé dans le hall voisin du meeting sarkozyste. Premiers à attendre l’ouverture des portes du salon fripon, Aiken, Sonia et son compagnon Philippe sont sans pitié à l’égard du président sortant. « Le travailler plus pour gagner plus, personne ne l’a vu, regrette Philippe, 43 ans, chauffeur routier, lunettes noires et look de rocker. Ce sont toujours les classes moyennes qui morflent. » Sonia, une jolie brune qui a lancé son activité d’ « autoentrepreneur dans le ménage », estime que Nicolas Sarkozy « ne vas pas aider les ouvriers, les caissières, les femmes de ménage. » Et puis, « s’il est réélu, après le doublement de son salaire, le nouvel avion présidentiel, ce sera quoi ? », s’interroge Philippe. Aiken n’est pas dupe de la stratégie du président sortant : « Le candidat du peuple, c’est pas crédible, lâche ce chômeur de 39 ans au sourire communicatif. On s’est fait avoir une fois, pas deux ! Mais le drame, c’est que je connais des gens qui ont voté pour lui, le critiquent et s’apprêtent à revoter pour lui aujourd’hui. » Tous les trois iront voter, « mais pas pour Sarko ! »

Ce genre de propos désabusés ne portent pas jusqu’aux milliers de supporters présents dans le hall 1 du Parc Chanot, mais aussi sur le parvis, radouci par le soleil de Marseille. Devant une mer de drapeaux bleu-blanc-rouge, Nicolas Sarkozy déclame son amour à la France, dans une manière d’étrange poème. « Jeune, j’ai aimé la France sans le savoir (…). J’aimais le son des mots. J’aimais des chansons, des musiques, des livres » (sic). « En tirant tous les fils de la politique, on revient toujours à la France ». Et Carla Bruni, sise au premier rang, de joindre les mains en un geste de prière.

Un piètre bilan

Passé cette pénible tirade marquée du sceau d’Henri Guaino, une incongrue proposition de diminuer le nombre de parlementaires et le projet déjà évoqué en 2007 d’introduire « un peu de proportionnelle » aux législatives, pas grand chose de neuf à se mettre sous la dent. Un peu de compassion - « Je sais mieux que personne toutes les souffrances et toutes les difficultés que cette crise a créé » -, un peu de contrition - « Je ne prétends pas que l’on a tout réussi » - et beaucoup d’autosatisfaction face à la menace de l’effondrement de l’économie : « Nous avons réussi à éviter cette catastrophe ». Grâce à Nicolas Sarkozy, la France a donc esquivé le pire. Certes, « l’endettement a augmenté », « les fins de mois sont plus difficiles », « il y a plus de chômeurs », « il est difficile de se loger », « on ne pourra plus partir à la retraite à 60 ans », « il va falloir travailler plus longtemps », « un fonctionnaire sur deux partant à la retraite n’est pas remplacé ». Mais, sans Nicolas Sarkozy, « où en serions-nous aujourd’hui ? » Vaste question. En bon capitaine de navire marchand, le président-candidat fait la réclame des thèmes déroulés depuis le 15 février : le travail, les devoirs, la famille, le mariage, la lutte contre l’assistanat et les 35 heures, la défense du nucléaire, la réforme des retraites, la lutte contre l’immigration et la « dérive communautariste ».

Sans oublier le plus croustillant, l’attaque désormais inévitable des « élites », justifiant la nécessité du référendum à toutes les sauces. Pour le président généreusement auto-augmenté à sa prise de fonction en 2007, une partie des élites « n’a pas été à la hauteur de ses responsabilités en s’octroyant des rémunérations qui défiaient le sens commun ». Sans parler de la « puissance des corps intermédiaires qui s’interposent parfois entre le peuple et le sommet de l’État ». Bref, Sarkozy ne sera pas « le candidat d’une petite élite contre le peuple ».

La stratégie du « candidat du peuple » fait pschiiit

Un positionnement qui n’aura pas franchement convaincu Fabienne, 48 ans, mère au foyer, militante UMP à la fédération de Marseille et sarkozyste à 100 % : « Le candidat hors système ? Oh, il fallait bien qu’il trouve quelque chose pour cette campagne. Et les attaques contre les élites, c’est pour rassembler un maximum... » Nicolas, 24 ans, jeune mec cool de retour de huit mois en Australie, est sceptique sur l’idée du référendum : « Cela risque de ne pas être compris, les gens ne sont pas forcément compétents pour juger des problèmes évoqués ». Frustré par la brièveté du discours -une cinquantaine de minutes-, Nicolas regrette la trop longue sortie lyrique sur la France : « Du coup, tous les autres sujets ont été survolés ».

Une grosse heure avant la prestation du président-candidat, dans la frénésie de l’avant meeting, Jean-François Copé rejoignait au pas de course le devant de la scène et les cadors du gouvernement. Au moment de franchir le seuil séparant la salle de presse du hall public, le soulier du secrétaire général ripait sur le sol. Un collaborateur le retenait par les reins, in extremis. À l’image de Jean-François Copé, après Marseille, le « candidat du peuple » marche encore de guingois.

De notre envoyé spécial, Xavier Frison

Nota Bene :

Photo : ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP