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Le melon, plus charentais que Ségolène Royal ?

samedi 21 juillet 2012, par Claude-Marie Vadrot

Chronique « jardins » du week-end. Fruits et légumes peuvent-ils aussi être un objet historique et politique ? Examen attentif, honnête et comparé de la filiation charentaise du melon et de Madame Royal.

La réponse est non : le melon charentais a été parachuté dans cette région à laquelle il s’est adapté au point d’y acquérir progressivement une renommée nationale. Mais ce Cucumis melo dispose d’une certaine antériorité puisque lui est parvenu en Charente dès le début du XVIe siècle ; grâce à Charles VIII qui l’avait rapporté d’Italie ; plus précisément de Rome où il était cultivé, à l’usage exclusif des papes et de leurs entourages, dans la petite ville de Cantalupo ; il s’adapta parfaitement à la Touraine et plus particulièrement à la région d’Amboise où résidait un roi qui n’était pas en odeur de sainteté dans la capitale. Comme quoi le parachutage peut parfaitement être précédé d’une imprégnation religieuse. Quelques décennies plus tard, le cucurbitacé fera un long détour remarqué et apprécié par la capitale, sous le nom de « Melon de Paris ». Ce « Cantaloup », variété rapportée d’Arménie pour le plaisir des papes s’échappa évidemment vers Avignon en suivant les pontifes catholiques. Mais il ne trouva ses lettres de Noblesse que dans le Potager du Roi créé pour Louis XIV par La Quintinie qui inventa le « jardin portable » : ce chef jardinier cultivait les melons réclamés par le roi en les plantant dans des brouettes que les aides devaient déplacer plusieurs fois par jour pour qu’ils suivent le soleil au gré de la demande royale...

Le melon, les melons, car il en existe quelques centaines de variétés, fait partie des rares légumes-fruits qui n’ont pas été volés aux Peuples Premiers d’Amérique latine puisqu’il semble bien provenir d’Afrique du Sud. Dans le désert il y représentait une poire pour la soif puisqu’il poussait et pousse encore, à l’état sauvage, à la limite des terres arides, pompant l’eau du sous-sol. Malgré son amertume, cette petite pomme ronde récoltée sur le sol, offrait aux voyageurs l’eau qui leur manquait. Fonction qu’il conserva longtemps ; notamment quand les Égyptiens le découvrirent et l’améliorèrent il y a environ 4000 ans.

Grâce à ces premières améliorations et à toutes celles qui lui succédèrent aux XVII et XVIII éme siécle le nombre des variétés, de plus en plus sucrées, augmenta régulièrement, au point que dans le catalogue Vilmorin de 1885, les jardiniers amateurs et les premiers maraîchers, pouvaient en trouver 65. Certaines, contrairement à une légende jardinière tenace, pouvaient se cultiver facilement au Nord de la Loire et s’adapter. Il en pousse dans mon jardin des bords de Loire et pour leur donner la saveur sucrée qui fait du melon charentais ou de ses sous-variétés comme le Chilton ou le Cristel, il me suffit de favoriser leur mûrissement sous des cloches en verre. D’autant plus qu’il n’est pas nécessaire de tailler les deux dernières variétés pour qu’ils fructifient. Donc, le parachutage du melon est possible dans la majeure partie des jardins de France.

Pas d’ancrage local

Alors, le melon charentais, en dehors du fait que deux départements spécialisés de cette région en produisent chaque année plusieurs dizaines de milliers de tonnes, ne peut arguer d’aucun ancrage local et n’est pas le moins du monde un produit de terroir. Il s’est simplement adapté. Seul le melon du Haut-Poitou peut se targuer non pas d’une AOC mais simplement d’un IGP (Indication Géographique protégée) qui ne veut pas dire grand-chose. Le Quercy bénéficie également de cette IGP. Laquelle est souvent contournée par l’importation de produits d’autres régions ou départements simplement rebaptisés par un emballage ou un mûrissement dans la zone délimitée. Comme ces jambons bretons qui deviennent miraculeusement de « Bayonne » ou d’Auvergne par un salage ou un séchage local...

Donc, le melon charentais ou plus exactement comme devrait le préciser les étiquetages « dit charentais », ne dispose pas d’une singularité locale. Et même dans les marchés ou les supermarchés de Charente, sont fréquemment mis en vente sous ce nom, des melons importés d’Espagne, du Maroc, d’Israël et même des Pays-Bas où il est cultivé sous serre. Un autre melon, célèbre depuis le début du XIXéme siècle, celui de Cavaillon peut également venir d’ailleurs puisque les importations de melons avoisinent les 100 000 tonnes par an depuis quelques années. Il n’existe d’ailleurs pas de différences fondamentales entre le melon dit Charentais et celui dit de Cavaillon et il est fréquent (comme pour d’autres fruits) que ceux qui sont vendus le long des routes des vacances comme « produits locaux » fassent partie des lots d’importation ayant mûri « en route » au détriment de leurs qualités organoleptiques dont la médiocrité ne se découvre que sur la table familiale. Donc trop tard.

Pendant la période hivernale, automnale ou printanière pendant laquelle il est difficile de naturaliser un melon, ceux que les acheteurs trouvent sur les marchés sont nés au Sénégal. Comme Ségolène Royal.

Melon charentais...d’Israël vendu dans un supermarché Leclerc. Document aimablement communiqué par Michel Soudais qui vire écolo...

Nota Bene :

Photos  : AFP / Till Leeser / Bilderberg / Xavier Leoty