Article imprimé sur le site Politis.fr - URL : http://www.politis.fr/L-Extreme-Droite,8828.html

L’Extrême Droite

mercredi 2 décembre 2009, par Sébastien Fontenelle

Le 13 novembre dernier, un éditorial (non signé) du Monde observait qu’« un climat déprimant, détestable même, s’est installé depuis deux mois dans » notre cher et vieux « pays », où désormais « la droite s’autorise peu à peu des propos qui étaient l’apanage de Jean-Marie Le Pen depuis vingt ans et étaient alors condamnés sans réserve, y compris à droite, au nom des valeurs de la République ».

Le Monde précisait : « Tout se passe comme si l’affaiblissement de l’extrême droite avait levé les tabous, et redonnait libre cours à un vieux fond, refoulé, plus nationaliste que national, facilement xénophobe ».

Et de conclure : « C’est malsain et inquiétant ».

Dans la vraie vie, naturellement : ça ne fait pas (du tout) « deux mois » seulement que « la droite » est « facilement xénophobe », mais (dans le meilleur des cas) trente mois - depuis mai 2007.

Dans la vraie vie, « l’extrême droite » n’est pas (du tout) affaiblie : elle ne s’est en réalité jamais si bien portée, au plus haut niveau, que sous le règne du nouveau chef de l’État français, qui met en application, en matière d’immigration, de (très) larges pans du programme de Bruno Mégret - lequel, éricbessoniste avant l’heure, fut le premier, en 1991, à réclamer la création d’« un ministère de la population ayant autorité pour coordonner l’action de l’ensemble des administrations sur les questions d’immigration » ; à réclamer que « les forces de police » soient « habilitées à effectuer des contrôles d’identité (...) de façon à interpeller les immigrés clandestins présents sur notre sol », puis qu’« une fois arrêtés ceux-ci » soient « dirigés vers » des « centres d’hébergement surveillés avant expulsion » ; à réclamer que « les services du ministère de l’Intérieur » soient « dotés des moyens nécessaires pour faire appliquer ces mesures à l’encontre de tous ceux qui par centaines de milliers sont actuellement concernés par ces mesures ».

Mais Le Monde tient absolument - ça fait trois ans que ça dure - à faire comme si le sarkozysme n’avait aucun rapport avec « l’extrême droite », et, quinze jours après avoir produit ce grotesque éditorial, publie, dans son édition d’aujourd’hui, deux papiers distincts, pour énoncer, d’une part, que « la droite » française « peine à se démarquer du refus des minarets en Suisse », et, d’autre part, que « du Bloc identitaire au FN, l’extrême droite se concentre sur la peur de l’islam ».

Comme s’il ne s’agissait pas d’une seule et même infecte démagogie.

Une même logique, tu l’auras compris, sous-tend ces diverses considérations de notre plus fameux quotidien vespéral de référence : il s’agit, à chaque fois, de bien différencier « la droite » régimaire, qui serait « depuis deux mois » seulement « nationaliste » et « facilement xénophobe », de « l’extrême droite ».

J’ai dans la main gauche un verre d’eau, mais je n’aimerais pas du tout que tu le confondes avec le verre d’eau que je tiens dans l’autre main.

Dans le premier verre : c’est de l’eau.

Alors que dans l’autre verre : c’est de l’eau.

C’est pas du tout la même chose, et ça serait quand même bien que tu mélanges pas tout.

Le Monde, par conséquent - j’y insiste un peu lourdement -, veut nous faire croire qu’il y aurait d’un côté une extrême droite nationaliste et xénophobe, et, de l’autre, une droite régimaire un peu râpeuse, mais qui resterait, tout de même fréquentable : c’est du foutage de gueule, et du bien tassé.

Et ce n’est pas complètement nouveau : dès le mois de juin 2007, Le Monde, léchant obséquieusement le fondement du nouveau chef de l’État français, ovationnait la formidable « stratégie de « triangulation » menée par le candidat Sarkozy, consistant à provoquer l’extrême droite sur son propre terrain, avec un discours de fermeté sur la sécurité, l’immigration et l’« identité nationale » ».

Et de s’extasier : le FN, avec « son discours xénophobe et raciste », sortait laminé de l’élection présidentielle, grâce au merveilleux Sarkozy.

Dans la vraie vie, naturellement, comme l’avait alors très judicieusement relevé Daniel Simonpieri, haute figure du lepénisme ralliée à l’UMP : « Beaucoup d’électeurs FN », ayant « constaté que Sarkozy », en fait de triangulation, disait « les mêmes choses que Le Pen, mais que lui avait une chance de les mettre un jour en application », avaient « voté utile », pour un personnage qui (Bernard Kouchner dixit) n’éprouvait « aucune honte à pêcher dans les eaux de l’extrême droite ».

Mais Le Monde, refusant de voir l’évidence que ses idées venaient de se hausser à la chefferie de l’État français, annonça au lendemain de la victoire de Sarkozy le « décès de l’extrême droite ».

(Éric Fottorino, big boss du Monde, put dès lors supplier le nouveau chef de l’État français de « s’arc-bouter sur son programme de réformes », sluuuuurp : où était le problème, puisque le gars n’était pas (du tout) d’extrême droite ?).

Trente mois plus tard, n’importe quel enfant de trois ans peut constater que « la droite » régimaire qui étend sur nos vies son emprise met en oeuvre, comme l’avait si justement pronostiqué Simonpieri, de larges morceaux du programme du FN.

Trente mois plus tard, nous constatons quotidiennement que « la droite » régimaire qui étend sur nos vies emprise se concentre sur les peurs les plus dégueulasses de son électorat : peur des immigré(e)s, peur des banlieusard(e)s, peur des musulman(e)s...

Mais Le Monde, continuant sa mission de préservation du régime, continue de faire si « la droite », quant à elle, n’usait pas de « la peur de l’islam » - et de nous raconter que nous devrions nous défier de « l’extrême droite », plutôt que d’Éric Besson et de son maître.

Trente mois plus tard, si tu as défilé en 2002 contre l’extrême droite pénique en jurant et crachant, ptoui, ptoui, que jamais elle n’entrerait à l’Élysée, tu dois te poser la question : comment ça se fait qu’on ferme si fort nos gueules, quand ses idées sont au pouvoir ?

On lit trop Le Monde, ou quoi ?