[Archives] Front populaire : Le chemin de croix espagnol

Quand Franco lance son coup d’État contre le Front populaire espagnol, Léon Blum choisit de ne pas intervenir, au nom de la paix en Europe.

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Le 18 juillet 1936, quelques semaines seulement après l’arrivée de Léon Blum au pouvoir, le gouvernement de Frente popular, le Front populaire espagnol, subit une tentative de coup ­d’État militaire dirigée par le général Franco. Entraînant les trois-quarts des soldats et la quasi-totalité de la Guardia civil, 95 % des officiers se rallient à lui. Apeurés depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir, hauts fonctionnaires et chefs d’entreprises rejoignent l’Alzamiento, qui, bientôt, contrôle une bonne moitié du pays ainsi que les Canaries et le Maroc espagnol. Les insurgés proclament « sauver l’Espagne de la subversion et de l’anarchie ». Immédiatement, le président du Conseil, José Giral, chef d’un gouvernement composé comme en France de ministres socialistes et de centre-gauche (soutenu par les communistes), demande l’aide des démocraties et de l’URSS. Il se tourne en particulier, autant au nom de l’internationalisme prolétarien qu’en vertu de l’accord de coopération militaire existant avec la France, vers Léon Blum, qui, d’abord sans hésiter, accepte. Mais l’ambassadeur d’Espagne à Paris, devenu franquiste, dévoile le plan des livraisons d’armes à une presse de droite qui répète que le « Front populaire mène à la guerre civile »…

Durant l’été 1936, au nom de la défense de la République, Giral fait distribuer des armes au peuple. Devant l’avancée fasciste, une véritable révolution sociale se déroule côté républicain. Franco, en face, reçoit le soutien de l’Allemagne nazie et de l’Italie mussolinienne. Léon Blum suspend alors officiellement l’aide militaire à l’Espagne : la France craint que les deux dictatures ne se retournent contre elle, les conservateurs anglais au pouvoir ayant prévenu qu’ils ne s’engageraient pas dans une guerre en soutien au Frente popular. Seule l’URSS soutient officiellement l’Espagne, même si Staline ne se prive pas pour facturer ses armes au prix fort.

La peur d’une internationalisation du conflit gagne l’opinion publique, qui garde en mémoire l’incident de Sarajevo en 1914. Léon Blum, dont la majorité des ministres s’opposent à une « intervention » en Espagne, veut assurer la paix et éviter toute implication des puissances européennes. Il propose donc un Traité de « non-intervention en Espagne » que les dictatures signent sans jamais le respecter. Blum demande toutefois en secret au ministre de l’Air, Pierre Cot, seul radical pour l’Espagne républicaine, de contourner parfois discrètement cet accord. Quelques armes françaises parviendront bien aux républicains espagnols (1), peu par rapport au soutien allemand et italien à Franco.

La guerre d’Espagne va semer un profond trouble dans la plupart des formations politiques françaises. La gauche, profondément marquée par la guerre de 14-18, connaît en effet en son sein un ardent pacifisme. Seul le PCF adopte le slogan « des avions, des canons pour l’Espagne ! » et organise les Brigades internationales. Mais, au nom de la paix, Blum défend la « non-intervention », la gauche de la SFIO étant très partagée entre sa tradition pacifiste et l’antifascisme… À droite, une certaine fascination existe bien pour Franco, qui barre la route à la révolution, alors que viennent de s’achever les grandes grèves de juin 1936 en France. Mais certains conservateurs désapprouvent un soulèvement contre le gouvernement légitime d’un État voisin et, davantage encore, les soutiens italiens et allemands de Franco. Charles Maurras demeure donc prudent. Plus à droite, Drieu La Rochelle s’enflamme pour les franquistes, mais Doriot craint d’apeurer son électorat. Chez les catholiques, une grande majorité affirme sa proximité avec Franco, mais certaines personnalités, comme Bernanos ou Mauriac, retiennent les violences du fascisme : on voit là la naissance d’une droite antifasciste, plus tard gaulliste ou démocrate-chrétienne.

La guerre d’Espagne ouvre donc une nouvelle période historique, où les partis pris du moment vont souvent décider de l’évolution des acteurs jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, certains « pacifistes de gauche » peuvent par la suite plonger dans la collaboration, certains nationalistes au contraire s’opposer au fascisme (comme le colonel de La Roque)… Surtout, la mise en place de véritables camps, comme à Argelès-sur-Mer, pour « accueillir » les républicains espagnols déshonorent les dernières années d’une Troisième République qui, avec ses reculs successifs face aux dictatures et la limitation progressive des libertés démocratiques, préfigure déjà, durant ses dernières années, le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain en 1940.

(1) Selon Pierre Cot, lors du Colloque organisé en 1965 par la Fondation nationale des sciences politiques, qui réunit tous les acteurs de l’époque. Voir Léon Blum, chef de gouvernement, sous la direction de Pierre Renouvin et René Rémond (Presses de la FNSP, 1981), notamment le rapport de Renouvin sur la politique étrangère de Blum.


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