Les chômeurs montent au front

Une association de sans-emploi grenobloise, associée au Musée de la résistance de l’Isère, organise une exposition pour œuvrer à la reconnaissance des chômeurs de longue durée. Reportage.

Xavier Frison  • 6 décembre 2007
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Les chômeurs montent au front
© Rompre le silence, mémoires de chômeurs et précaires en Isère, 1975-2007. Jusqu'au 7 avril 2008, entrée gratuite. . Gallo, 16, place Saint Bruno, 38 000 Grenoble.

Des coupes malheureuses ont altéré le texte publié dans *Politis n° 979 : en voici la version originelle.*

S’il y a un mouvement qui est l’illustration de la résistance moderne […], c’est bien celui des chômeurs. » La citation de Colette, retranscrite sur un petit carré blanc ivoire habilement mis en valeur dans un renfoncement de l’exposition, saisit le visiteur. Elle résume, en quelques mots, la démarche conjointe de l’association de chômeurs Gallo et du Musée de la résistance et de la déportation de l’Isère, à Grenoble. A travers une action artistique d’une diversité étonnante –exposition, film, photographies, écrits-, Gallo a voulu sortir les chômeurs au long cours de l’ombre et des idées reçues. Montrer leurs souffrances, leurs espoirs et leurs combats.

Illustration - Les chômeurs montent au front


MICHEL GASARIAN

Une initiative salutaire, à l’heure de la sacro-sainte valeur travail et de la stigmatisation des laissés-pour-compte. « Nous voulons remettre les pendules à l’heure par un gros effort de pédagogie » , confirme Christian Devaux, l’âme et le père du « Groupement d’activités locales libres et ouvertes », dont l’acronyme Gallo est d’abord un hommage posthume au nom d’un collègue de travail mort brutalement. Car ici, on ne glose pas sur le sort de pauvres hères inconnus, entre notables de bonne compagnie. Pas d’abstrait, pas de discours pompeux. Le lieu, désormais géré par le Département, à la demande des résistants et déportés à l’origine de sa création, réserve une place prépondérante à la mémoire. Et revendique le titre officieux de « musée de société » , selon l’expression de Jean-Claude Duclos, son directeur : « Tchétchénie, Sangatte, dictature argentine, les thèmes des expositions sont proposés par la société civile » . Et les choix de programmation ne souffrent d’aucune amicale pression du Conseil général ( gauche), certifie Jean-Claude Duclos. Pourtant, au cœur de l’hiver 1998, les chômeurs défraient la chronique dans la ville et n’hésitent pas à basculer dans l’illégalité –à résister, précisément-, pour porter leurs revendications. « Réquisitions de richesses » dans les supermarchés, audiences en foule et en fanfare au tribunal, occupation d’un bureau Assedic puis de l’Hôtel de ville : on pouvait subodorer une légère réticence des pouvoirs publics à accueillir de tels individus en ces murs. Les maquisards et déportés de la Seconde guerre mondiale auraient pu, eux aussi, grincer des dents à l’idée de voir de « simples » chômeurs revendiquer le vocable lourd de sens de « résistants ». Il n’en fut rien.

La voie était libre pour dire la réalité. Vécue, concrète, racontée par la valetaille. Christian Devaux, trapu et l’air bonhomme, cheveu poivre et sel, accent grenoblois qui affleure sous des bacchantes à la José Bové, en est. 16 ans de chômage cochés sur la carlingue, après plus de 15 ans à trimer comme ouvrier dans les imprimeries du coin. Aujourd’hui « bénéficiaire » de l’Allocation de solidarité spécifique (ASS) de 420 euros mensuels, ce « vieux teuf teuf » qui carbure à l’émotion est un cas parmi des dizaines d’autres. Ils racontent leur histoire, résumée en une phrase ou deux sur les murs de l’exposition. Des mots tricotés lors des ateliers d’écritures hebdomadaires de Gallo : « Le chômage est un ver solitaire qui se nourrit de la substance de sa victime et l’épuise à petit feu » , poétise ainsi Claire. On voit aussi leurs trognes, épinglées au mur, qui disent les épreuves et la fierté du retour sur l’échiquier social. On les entend enfin, avec la diffusion du film documentaire consacré à l’aventure. Au-delà de l’événement ponctuel, tous se racontent plus en détail dans un ouvrage qui pousse des murs forcément trop étroits.

Car dans l’esprit de Christian Devaux, une seule chose compte désormais : divulguer la bonne parole au-delà des cimes isérois et susciter, un peu partout en France, des démarches similaires à celle de Gallo. A l’image de l’association Solidarités nouvelles face au chômage, ils sont quelques-uns à avoir soutenu le projet à ses débuts. Christian Devaux est prêt à faire de même aujourd’hui et à fédérer d’autres initiatives. « Il faut imaginer plein de choses » , lâche celui qui est « réconcilié avec l’être humain » , avant d’égrener les projets à venir. Ou comment s’appuyer sur la lutte contre les idées fausses et les idées noires pour « rester debout » .

Temps de lecture : 4 minutes
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