Ça l’affiche très mal…

Un chercheur belge a démontré que la quasi-totalité des publicités pour les autos sont illégales, au regard d’une directive européenne. Une campagne démarre pour inciter les citoyens à porter plainte contre les constructeurs.

David Leloup  • 27 mars 2008
Partager :

Personne ne s’en était aperçu. Aucun élu, aucune association, aucun journaliste. Il aura fallu qu’un chercheur un peu curieux aille fouiner dans la législation européenne pour découvrir le pot aux roses. Et, selon les termes de l’hebdomadaire britannique libéral The Economist , c’est une véritable « petite bombe pour les constructeurs » . D’après Pierre Ozer, chercheur en sciences et gestion de l’environnement à l’université de Liège (Belgique), la quasi-totalité des publicités pour voitures publiées dans les journaux, les magazines et sur les panneaux d’affichage sont illégales dans l’Union européenne.

Illustration - Ça l’affiche très mal...


DR

Leur tort ? Elles ne respectent pas la directive 1999/94/CE, qui stipule que, sur une pub auto, la consommation du véhicule et ses émissions de CO2 doivent être « facilement lisibles et au moins aussi visibles que la partie principale des informations figurant dans la [publicité] » . Bref, que le slogan ou le prix. Ces informations doivent en outre être « faciles à comprendre, même si elles sont lues rapidement » , poursuit la directive.

Or, pour lire ces mentions, mieux vaut s’équiper d’une échelle, d’une paire de jumelles ou d’une bonne loupe. Sur les panneaux, la taille des lettres utilisées est de 20 mm en moyenne, a constaté le chercheur. « Cela signifie que ces mentions sont, en moyenne, illisibles au-delà de 13 m pour une personne dotée d’une vue parfaite face à un panneau de 20 m2, dans des conditions de contraste et de luminosité optimales. »

Même constat dans la presse, où le nombre de litres consommés pour 100 km et de grammes de CO2 rejetés par kilomètre est systématiquement noyé au milieu d’un paragraphe crypté en bas de page.

Au-delà du simple constat, le chercheur a porté plainte contre une vingtaine de publicités auprès du Jury d’éthique publicitaire (JEP, l’organe d’autorégulation de l’industrie de la pub belge) et du ministère de l’Économie (au sein duquel des fonctionnaires sont censés rechercher et constater les infractions en la matière). Rapidement, une coalition d’ONG européennes
[^2] s’est engouffrée dans la brèche en mettant sur pied un outil redoutable : un site multilingue permettant à tout citoyen européen de porter plainte auprès de ces mêmes instances dans son pays.

« Vu l’urgence climatique, il est impératif que la loi soit respectée pour que les publicités automobiles puissent orienter le marché dans le bon sens. D’autant que la consommation de carburant est un critère important lors de l’achat d’un véhicule » , souligne Jeroen Verhoeven, de Friends of the Earth Europe (FoEE), qui pilote la campagne européenne depuis Bruxelles . Une récente étude, réalisée en France, montre en effet que 90 % des automobilistes accordent une attention « importante » ou « très importante » à la soif de pétrole d’une voiture susceptible de s’attirer leurs faveurs. Un critère qui se classe en quatrième position sur l’échelle des priorités, juste après la sécurité, la fiabilité et le prix de vente [^3].

En France, la campagne Affichez le CO2 ! démarre ce jeudi. « Nous proposons à chacun de porter symboliquement plainte contre une publicité, explique Olivier Louchard, du Réseau action climat (RAC-F), qui rassemble les principales associations environnementales de l’Hexagone et coordonne la campagne *. Il suffit de scanner une pub auto ou de la photographier avec un appareil numérique ou un téléphone portable, puis de l’envoyer via le site web. Cela ne coûte rien, n’engage à rien et ne prend que quelques minutes. »* Les associations promettent d’assurer à ces plaintes, simultanément envoyées au Bureau de vérification publicitaire (BVP) et aux ministères de l’Économie et de l’Environnement [^4], des suites politiques, voire judiciaires, tant à l’échelle française qu’européenne.

En Belgique, une action en justice a été lancée contre Saab par FoEE pour publicité trompeuse. Le JEP, qui croule sous les plaintes depuis trois semaines, s’est discrédité en remettant un avis dans lequel il prétend que la Toyota Prius, un véhicule hybride essence-électricité, ne produit « aucune émission de CO2 » . Chez les constructeurs, c’est la panique. On cherche un accord à l’amiable avec Pierre Ozer. Au Parlement, plusieurs questions ont été posées aux ministres responsables pour qu’ils prennent ­ enfin ­ leurs responsabilités. Si le dossier n’évolue pas rapidement, les associations déposeront une plainte à la Commission européenne contre l’État belge pour manquement à ses obligations.

Et en France ? Des actions judiciaires sont également possibles. Et elles pourraient faire mal. « Selon le décret de 2002 qui transpose la directive européenne en droit français, une violation de l’obligation posée par la directive entraîne une infraction de troisième classe , explique Joseph Breham, juriste à l’association Sherpa. Le montant de l’amende encourue, pour une personne morale, s’élève à 2 250 euros par panneau en infraction. » Autrement dit, si le constructeur visé s’est offert les 10 135 faces du « réseau France entière » loué par ClearChannel Outdoor, l’amende pourrait frôler les 23 millions d’euros !

Cette attaque frontale à l’échelle européenne cristallise en réalité l’exaspération des associations face à un secteur qui foule aux pieds ses engagements de réduction d’émissions de CO2. L’accord « volontaire » (sans sanction à la clé) conclu en 1998 avec la Commission prévoyait qu’en 2008 les nouveaux véhicules mis sur le marché européen ne pourraient rejeter plus de 140 g de CO2/km, en moyenne. Or, avec un score de 160 g/km en 2006, l’industrie n’atteindra pas cet objectif.

Voilà pourquoi la Commission planche aujourd’hui sur une nouvelle législation. Contraignante cette fois.

[^2]: Friends of the Earth Europe, Inter-Environnement Wallonie, Corporate Europe Observatory, Greenpeace, etc.

[^3]: «L’automobile et l’environnement», Dafsa/Global Insight, 2006.

[^4]: La DGCCRF, la DGE et la Dideme au ministère de l’Économie; la DSCR et la DPPR au ministère de l’Écologie.

Infos:
Société
Temps de lecture : 5 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Les interdictions de manifestation révèlent un affaiblissement préoccupant de l’État de droit »
Entretien • 3 novembre 2026 abonné·es

« Les interdictions de manifestation révèlent un affaiblissement préoccupant de l’État de droit »

Nathalie Tehio, avocate et présidente de la Ligue des droits de l’Homme, décrypte les mécanismes du virage autoritaire et appelle à une mobilisation collective pour défendre les libertés fondamentales.
Par Pierre Jacquemain
Depuis le 17 octobre, la surenchère autoritaire
Analyse • 3 novembre 2026 abonné·es

Depuis le 17 octobre, la surenchère autoritaire

Marine Le Pen, Jordan Bardella, Gabriel Attal, Édouard Philippe, Bruno Retailleau, Emmanuel Macron… Les pontes de la droite et de l’extrême droite redoublent de propositions toujours plus sécuritaires face à la colère sociale.
Par Lucas Sarafian et William Jean
Un étudiant enfermé au CRA de Vincennes après son interpellation en marge d’une manifestation
Répression • 30 octobre 2026

Un étudiant enfermé au CRA de Vincennes après son interpellation en marge d’une manifestation

Seize personnes étrangères ont été enfermées au centre de rétention administrative de Vincennes après les dernières manifestations. Parmi elles, Stanislas*, 18 ans, étudiant de Paris 8, interpellé en marge de la mobilisation du 24 octobre. Ses avocats mandatés par la Legal Team Antiraciste dénoncent un « acharnement » qu’ils qualifient « d’illégal ».
Par Pauline Migevant
Martin Sellner, l’homme qui se cache derrière le concept raciste de « remigration »
Portrait • 30 octobre 2026 abonné·es

Martin Sellner, l’homme qui se cache derrière le concept raciste de « remigration »

Finalement interdit par les autorités, le Sommet de la remigration devait se tenir le 31 octobre en Île-de-France, réunissant l’extrême droite européenne et outre-Atlantique autour du projet d’expulsion massive de personnes d’origine étrangère. Star de l’événement, l’autrichien Martin Sellner, théoricien et militant identitaire qui a imposé le terme dans le débat public, a été expulsé de France. Portrait.
Par Juliette Heinzlef