Vive le PIB ! Mais pas seulement lui…
Politis.fr publie ici une version augmentée par l’auteur de sa chronique publiée dans Politis n° 1062-1064
Le PIB, comme tout indicateur, repose sur des conventions qui prêtent à discussion. Il est néanmoins précieux pour quatre raisons.
Il a une dimension antilibérale, tout d’abord. Celle de la comptabilité nationale, née en 1945, conçue pour piloter l’intervention publique, avec l’idée que l’économie ne doit pas être de marché mais mixte.
Il a, en deuxième lieu, une dimension anticapitaliste, qui remonte, en France, à 1976. C’est alors qu’a été reconnue la contribution au PIB des services publics non marchands. La France a beaucoup tardé à le faire. Et une certaine tradition marxiste, pour qui la référence était plutôt la comptabilité soviétique, avec sa production matérielle, n’y est pas pour rien. Le PIB nous dit qu’un enseignant ou une infirmière – de même pour le salarié d’une association – contribue au PIB. C’est une victoire majeure contre les libéraux. Contrairement à ce qu’ils soutiennent, et le sens commun avec eux, le fonctionnaire n’est pas un « improductif » financé par un prélèvement sur le privé, qui serait seul créateur de richesse. Il crée de la richesse monétaire, que l’impôt – qui joue donc un rôle équivalent au prix pour le privé – valide socialement, le produit du travail du fonctionnaire étant délivré gratuitement.
La troisième raison a trait à la monnaie. Celle-ci est un lien social fondamental dont il serait vain de prétendre se passer. L’explosion du capitalisme financiarisé nous rappelle à quel point elle doit être tenue pour un bien public. Le PIB ne mesure jamais des quantités physiques de produits. Quand on parle de variation du PIB en volume (hors inflation, donc), c’est toujours d’un volume exprimé en monnaie qu’il s’agit. Le PIB mesure les productions monétaires (marchandes et non marchandes) qui ont été produites par du travail rémunéré en monnaie. Combien de richesses monétaires sont produites, à quels usages sont-elles affectées (consommation des ménages, dont une part en usage de services publics, investissement, etc.) et comment sont-elles réparties ? Voilà les questions auxquelles il permet de répondre. On peut critiquer certaines de ses conventions : la contribution de l’économie sociale (associations, mutuelles, coopératives), par exemple, est éclatée, donc largement illisible. Reste ce fait : c’est le PIB qui permet de mesurer la production monétaire et les revenus qu’elle génère. Et c’est sur cette base que l’on peut mesurer les inégalités de revenus et, partant, dénoncer le partage inéquitable de la valeur ajoutée, la situation des travailleurs pauvres, etc.
Quatrième raison : le plein-emploi. La possibilité pour chacun de pouvoir contribuer à la création des richesses monétaires de la société est une exigence de dignité élémentaire. Et un emploi n’est pas n’importe quel travail. Le travail bénévole ou domestique n’est pas comptabilisé dans le PIB. C’est heureux, puisqu’il ne donne pas lieu à revenu monétaire. Comment atteindre le plein-emploi ? Deux moyens existent : la croissance du PIB et la réduction du temps de travail. On a déjà dit ici qu’il ne faut pas trop prêter à cette dernière, en l’espèce. Reste donc la croissance. L’exigence écologique doit permettre d’en préciser le contenu. La relocalisation mais aussi la décroissance des productions matérielles émettrices de gaz à effet de serre s’imposent. D’autres activités doivent donc être privilégiées : rénovation thermique des bâtiments, transport collectif, développement des services publics (éducation, santé, etc.). La bonne question à poser pour sortir du productivisme est donc celle du contenu (de la valeur d’usage) des productions monétaires à privilégier. Cela suppose de recourir à d’autres indicateurs que le PIB. Mais il s’agit bien de le compléter et non de le remplacer… au risque sinon de tout mélanger.
Le PIB ne prend pas en compte toute la richesse (l’amitié, la nature, etc.), ni toutes les activités (bénévole, domestique…). Il ne s’intéresse qu’aux richesses monétaires. C’est donc un indicateur limité. Certains le lui reprochent. A tort, au risque de conforter les libéraux dont leur fantasme à tout monétiser pour mieux tout marchandiser. Le PIB n’est pas en soi un indicateur de progrès. Le nettoyage d’une marée noire l’augmente. C’est normal puisque son ambition est uniquement de mesurer les productions monétaires et les revenus qu’elles génèrent. Pour toutes ces raisons, le PIB doit bien sûr cessé d’être déifié. Vive le PIB… mais pas seulement donc ! Il importe de le compléter par d’autres indicateurs de progrès, même si ceux-ci (IDH, progrès humain, BIP 40, etc.) dépendent en fait toujours, pas entièrement certes (il y a bien d’autres questions que la croissance en jeu), mais pour une part non négligeable, du PIB.
La force du PIB est d’être un indicateur synthétique. L’idéal serait bien sûr d’avoir un tel indicateur pour synthétiser avec force l’enjeu écologique. Mais la plupart des spécialistes du sujet doutent qu’il soit possible et surtout souhaitable de chercher à résumer en un seul indicateur la complexité des enjeux écologiques. Il en va a fortiori de même pour le développement durable ou le progrès humain. Quant à l’empreinte écologique, on aimerait que l’énergie dépensée par certains à critiquer le PIB, le soit pour revoir cet indicateur dont certaines hypothèses hypothèquent lourdement la portée.
L’empreinte écologique et ses (trop) lourdes ambiguïtés. L’empreinte écologique (EE) a été élaborée au début des années 1990 par M. Wackernagel et W. Ress. Le premier, qui a soutenu sa thèse sous la direction du second, est aujourd’hui directeur du Global Footprint Network (GFN), soit l’organisation sans but lucratif qui coordonne et développe les travaux sur l’EE en lien avec une myriade d’organisations partenaires (dont WWF qui publie régulièrement les Comptes nationaux de l’EE dans ses rapports Planète vivante ). L’EE repose sur le calcul de deux grands agrégats. L’empreinte écologique proprement dite tout d’abord. C’est le volet « dépense » : il s’agit de résumer en nombre d’hectare global (hag) – soit un hectare correspondant à la « moyenne mondiale » en termes de productivité –, la surface que chacun utilise pour répondre à ses besoins. Six types de surfaces, correspondant à autant de besoins, sont distingués : pour les produits agricoles, le pâturage, la pêche, le bois, les terrains bâtis (artificialisation correspondant aux surfaces nécessaires à l’urbanisation et aux infrastructures) et la surface « énergie » correspondant notamment aux forêts qui seraient nécessaires pour absorber les émissions en CO2 résultant de la consommation des énergies fossiles. En moyenne, l’EE était de 2,7 hag par personne en 2005. Le second agrégat, la biocapacité, vise à rendre compte des « ressources » disponibles. Elle était, à la même date, de 2,1 hag par personne. Le solde, la « balance écologique », était donc de -0,6 hag par personne, soit un déficit de 30 %. L’humanité utiliserait donc l’équivalent de 1,3 planète, un américain étant à plus de 5 et un habitant de l’Union européenne à 2,2. Notons que le lien entre croissance du PIB et EE est réel… mais pas systématique. Depuis la fin des années 1970, l’EE par personne de la France est relativement stable et celle de l’Allemagne diminue alors que leur PIB par habitant a sensiblement augmenté.
L’EE a indéniablement contribué, et c’est un bon point, a sensibiliser aux questions écologiques. Reste une question : doit-on bâtir un projet d’écologie politique en se focalisant sur cet indicateur ? La question mérite d’être posée.
La « boîte à outil » (le « modèle ») qui sert à calculer l’EE est protégée par une licence privée. Malgré plus de dix ans d’existence, le calcul souffre toujours de gros problèmes méthodologiques dont – et c’est le plus problématique – de parfois lourdes questions de transparence (voir notamment le rapport provisoire du CGDD, « Une expertise de l’empreinte écologique » , mai 2009), même si des améliorations indéniables ont été réalisées en la matière.
Mais là n’est pas l’essentiel. L’empreinte écologique ne prétend pas être un indicateur de développement durable ou de progrès global (aucune dimension « sociale » n’est retenue). Mais elle n’est pas non plus un indicateur environnemental global puisque des dimensions aussi importantes que la qualité des eaux, les rejets dans les airs – hormis le CO2 – et les sols, les déchets (hormis à nouveau le seul CO2) ou bien encore la biodiversité ne sont pas prises en compte.
Les émissions de CO2 – seul GES pris en considération – comptent en fait pour 52% de l’EE et ce sont elles qui, pour l’essentiel, expliquent la croissance de l’EE depuis les années 1960. Pour l’essentiel, l’empreinte écologique est donc une empreinte carbone. Hors carbone, l’EE a finalement peu augmenté depuis 1961 et est sensiblement inférieure à la biocapacité mondiale : elle équivaut à 60 % de cette biocapacité en 2005 (45% en 1961). En clair : l’EE nous dit que le principal problème est celui de l’augmentation des émissions de CO2 et donc celui du réchauffement climatique, lequel n’empêchera certes pas la vie sur terre (l’espérance de vie continuera à augmenter tout comme elle l’a fait depuis 1986 en dépit du fait que depuis cette date l’EE est supérieure à la « biocapacité totale » de la planète), mais posera de redoutables difficultés en particulier aux populations les plus pauvres (car ce sont elles qui notamment vivent dans les zones inondables)… ce qui pose d’ailleurs la question des moyens à mettre en œuvre pour y faire face, soit typiquement une question de développement durable.
Le calcul du poids du CO2 dans l’EE est effectué en retenant une hypothèse : celle des plantations forestières massives qu’il conviendrait d’effectuer afin d’enrayer la hausse de teneur de l’air en CO2. Il s’agit donc d’une hypothèse purement fictive. La plantation de forêts séquestratrices est, en effet, aujourd’hui marginale et ne seraient qu’une solution transitoire puisqu’une forêt « adulte » émet autant de CO2 qu’elle en absorbe (même si une hausse provisoire du « rendement » peut ici intervenir : stockage et utilisation « industrielle » – ameublement, construction… – du bois, etc.). Dit autrement, il ne faut pas perdre de vue que le calcul de l’empreinte « est davantage lié à une solution absente et transitoire (les forêts séquestratrices de carbone) qu’à un problème présent (les émissions excessives de gaz à effet de serre) » (Jean-Paul Ledant, « L’empreinte écologique : un indicateur de… quoi ? » , Institut pour un développement durable, décembre 2005).
L’hypothèse fictive de « forêts séquestratrices » laisse entendre que les hectares nécessaires pour nourrir la population et capter du CO2 sont hic et nunc en concurrence systématique et permanente. Les thèses malthusiennes – on peut en effet baisser l’EE en faisant moins d’enfants – ou carrément réactionnaire (l’éloge de la pauvreté), ne sont jamais loin.
Dans les faits , la capacité réelle des forêts actuelles à capter du CO2 est bien inférieure à l’hypothèse retenue par l’EE. Alors que l’EE suggère qu’il faudrait de l’ordre de 5 planètes si chacun adoptait le mode de vie américain, il est possible de soutenir, en partant d’un autre indicateur – une empreinte carbone exprimée en tonnes de carbone par habitant et non en « hectares globaux » –, qu’il en faudrait 11 pour conjurer l’augmentation de la teneur en carbone de l’atmosphère si chacun émettait autant de carbone qu’un américain. Et cela compte tenu du taux de séquestration effectif des forêts mondiales telles qu’elles existent réellement (voir Piguet F., Blanc I., Corbière-Nicollier T., Erkman S., « L’empreinte Ecologique : un indicateur ambiguë », Futuribles, Numéro 334, octobre 2007).
Résumons ce qui précède : l’EE n’est pas l’indicateur global d’écologie que certains nous présente. Elle est plus un indicateur carbone, mais qui apparait, pour le coup, comme fragile et contestable d’un point de vue éthique.
Les émissions de CO2, et plus largement les GES, sont bel et bien un enjeu majeur qui exige, comme l’écologie en général, une véritable planification afin d’économiser drastiquement l’énergie et de développer des énergies renouvelables, deux impératifs sans lesquels la sortie du nucléaire n’est guère envisageable si du moins on ne souhaite pas accroître les GES4. Mais pour asseoir cette planification, il est sans doute plus sage de développer des indicateurs du type « bilan carbone » (développé par l’ADEME) qui existent et ont le mérite d’être à la fois plus simples et, à l’évidence, plus robustes et pertinents.
Et pour le côté « impact » médiatique et populaire ? Rien n’empêche d’employer le vocabulaire de l’empreinte… mais en évoquant une empreinte carbone exprimée en tonnes. Cela permettrait d’être tout aussi percutant avec des formules du type « Si chaque habitant de la terre émettait autant de carbone qu’un Américain, il faudrait 11 planètes pour séquestrer ses émissions » ou bien encore « les émissions annuelles mondiale de carbone saturent déjà la capacité de séquestration planétaire le 169e jour de l’année (18 juin) » (cf. Piguet F., Blanc I., Corbière-Nicollier T., Erkman S., « L’empreinte Ecologique : un indicateur ambiguë », Futuribles , Numéro 334, octobre 2007, p. 23).
La prise en compte d’éléments importants (les enjeux écologiques en l’occurrence) que le sens commun et les routines administratives (celle des administrations qui produisent la statistique en l’occurrence) peinent à accepter exige toujours de lourdes simplifications et approximations initiales. L’empreinte écologique a joué, sans aucun doute, un rôle positif dans cette prise de conscience. Reste à présent à transformer l’essai : passer de cette prise de conscience (largement diffusée à présent) à la mise en œuvre de mesures pratiques qui permettent d’inverser radicalement la tendance en matière écologique. Mais pour cette étape, il y a besoin d’indicateurs qui ne souffrent pas de (trop) lourdes ambiguïtés.
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