L’art du détournement
Les surréalistes, les dadaïstes ou, plus proches, Duchamp et les situationnistes nous ont éduqués à l’art du détournement visuel et sonore. À l’ère d’Internet et du multimerdia, quelques dignes successeurs ont pris la relève. Parmi eux, le duo des Yes Men, champions hors catégorie du canular dérangeant à destination des multinationales. Leur dernière œuvre, réalisée en collaboration avec le Rainforest Action Network et Amazon Watch, est un vrai billard à trois bandes.
Acte Ier : Allez savoir comment, nos deux lascars ont eu connaissance, avant sa sortie, de la nouvelle campagne publicitaire de Chevron : « Yes we agree » (« Oui, on est d’accord »). Plusieurs millions de dollars ont été investis pour une campagne d’affichage et un site destinés au blanchissage/verdissage (white washing/green wahing) de l’image noire pétrole du géant américain.
Chevron y affirme être OK « pour que les compagnies pétrolières investissent dans les énergies renouvelables » , « partagent avec les communautés indigènes », « fassent bon usage de leurs profits » , etc. Le genre de promesses qui ne mangent pas de pain mais indiquent que Chevron prend les gens « pour des idiots » et, accessoirement, qu’il pourrait avoir des choses à se reprocher. Il n’y avait donc plus qu’à court-circuiter le magnat de l’or noir en publiant, quelques heures avant le lancement, un faux communiqué de presse et un site parodique au message nettement plus radical : « On est OK pour que les pétroliers nettoient leurs saletés » , « fassent passer la sécurité avant tout » ou « arrêtent de mettre la vie d’autrui en danger » .
Acte II : Quelques heures plus tard, ajustement du tir avec un vrai-faux communiqué de Chevron déplorant que ce canular vienne interrompre « un dialogue constructif » et précisant que les activistes demandaient à la société de « nettoyer les 18 milliards de fûts de résidus d’huile toxique qu’elle a délibérément largués en Amazonie équatorienne, tuant 1 400 personnes et en empoisonnant des milliers d’autres ». Puis un autre communiqué sur un nouveau faux site marqué du logo de la marque, révélant l’objet précis cette action : « Nous investissons énormément (90 millions de dollars annuels) dans nos campagnes et nous ne tolérerons pas que… » , et « Nous avons des accords avec le gouvernement équatorien nous exemptant de tout type de responsabilité quelle qu’elle soit, accords signés dans les années 1990 en échange d’un nettoyage à 40 millions de dollars de certains puits Texaco. »
Acte III : Après avoir laissé les médias et les sites d’info spécialisés sur l’énergie s’emmêler les claviers et citer pêle-mêle ce qu’ils prenaient pour de vraies ou de fausses déclarations, Andy Bichelbaum, l’un des Yes Men, a dévoilé le pot au noir. Tout était faux… sauf la dramatique réalité des Équatoriens. « Chevron a fait ce que nous avons fait un million de fois et avec des budgets énormes, mais il ne révèle jamais le subterfuge. Pas étonnant que les médias soient pleins de mensonges. »
Le canular était si bien orchestré que des sympathisants sont allés placarder de fausses affiches Chevron sur les murs de San Francisco, de Los Angeles et de Washington. Un concours du meilleur détournement a été lancé sous le label « Chevron nous prend pour des idiots ». Et, profitant d’une conférence donnée à l’École de commerce de Chicago par John Watson (le PDG de Chevron), une poignée d’activistes sont allés publiquement lui rappeler que Chevron bafouait la loi et sa « responsabilité morale » en refusant de régler cette affaire équatorienne. Les faits étant avérés, Watson, pris de court, n’a pas osé nier.
Il s’est contenté de plaider non-coupable – ce n’est pas nous, c’est Texaco – face à des accusations selon lui portées par des plaignants indigènes mus par la « déception » et le « complotisme » . Le tout a été filmé et mis en ligne sur le site ChangeChevron. Well, well , comme disait l’autre… Voilà qui est welldone , bien joué !
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