Qui veut la mort du Net ?
Régulièrement, depuis sa création, quelques prophètes ont alerté sur la mort possible de l’Internet. Tout aussi régulièrement, ils ont été démentis par cet écosystème adaptatif, cette communauté planétaire qui s’autogère, s’autorégénère, et jusqu’ici s’autorégulait, en dépit des efforts publics et privés pour lui adjoindre une bureaucratie céleste et des corpus de règles contraignantes. Le dernier en date est le rédacteur en chef du très libertarien magazine Wired, annonçant la disparition du web au profit des « applications ».
Vous savez, l’iPhone : « Nous avons une application pour ça ! » Selon Chris Anderson, les usagers préfèrent les contenus prémâchés par une plateforme ou un réseau social et poussés sur leur écran via une « application » (ce qu’on appelle le push) à la navigation libre, où chacun va chercher ses contenus (le pull). Mince de visionnaire ! Mais le conditionnel s’impose car ce scénario de l’Internet-télé-mobile-du-futur n’est pour l’heure que le rêve des opérateurs de tuyaux et d’accès, et des marchands de services, d’équipements et de contenus. Dépassés par ce réseau décentralisé, ils sont pour la plupart prêts à poser péages et compteurs selon le bon vieux modèle de la rente : les usagers paient à chaque usage, sinon c’est la case délinquant-pirate-contrefacteur avec procès et/ou sanctions intimidatoires façon riposte graduée.
Problème, ce modèle est un archaïsme au pays du numérique, où la duplication/diffusion des produits immatériels ne coûte presque plus rien et où chacun peut être consommateur-producteur-diffuseur. « Auteurs » (faux-nez pour les intermédiaires et producteurs qui mangent sur leur dos) et marchands en mal de croissance tentent d’éviter l’enfer – une contribution forfaitaire qu’ils devraient partager avec les (vrais) auteurs/créateurs de contenu/valeur – et d’inventer un paradis. Comme des contenus à la carte en push qui auraient l’insigne avantage de faire oublier le temps du pull et de transformer l’internaute actif en passif cochon de payeur. Autant dire que la prédiction de Wired a amusé quelques millions d’internautes.
La prédiction de Vinton Cerf, l’un des architectes de l’infrastructure du réseau et éminence grise chez Google, inquiète davantage. « On va manquer de place sur Internet » , a-t-il déclaré au Financial Times, et « la croissance en ligne pourrait être très sérieusement freinée d’ici au printemps 2011 par tarissement des adresses disponibles » . Pourquoi ? Parce que le passage à Ipv6 – dernière mouture de ce protocole Internet (IP) [^2] offrant un bon trillion d’adresses –devient plus qu’urgent, le vieil Ipv4 attaquant ses derniers stocks d’adresses. « C’est comme vouloir vendre un téléphone sans numéro » , dit Cerf, qui accuse les fournisseurs d’accès « trop obsédés par leurs objectifs trimestriels » de ne pas s’en préoccuper « parce que ce n’est pas encore un problème » . Et, les deux protocoles n’étant pas directement compatibles, cela pourrait occasionner de sérieuses perturbations de connexion, entre pays occidentaux et pays émergents, par exemple. « Internet va traverser la période la plus tumultueuse depuis que nous l’avons lancé » , prédit Vinton Cerf. Qui n’ignore pas que la rareté est la clé du bon commerce.
[^2]: Adresse IP : numéro d’identification attribué à tout appareil connecté à Internet en utilisant l’Internet Protocol (IP).
[Lire {l’article du Financial Times}.->http://www.ft.com/cms/s/0/78b14f94-ed87-11df-9085-00144feab49a.html#axzz15jANxBWb]
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