Par amour du bien-vivre

Et si l’échec programmé de Cancún s’avérait une bonne chose ? Plutôt qu’une « adaptation » au réchauffement, il pourrait permettre l’élaboration d’un nouveau mode de société.

Paul Ariès  • 2 décembre 2010
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Par amour du bien-vivre
© Paul Ariès est directeur du Sarkophage, auteur de la Simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance (La Découverte). Photo : AFP / Yoshikazu Tsuno

L’échec programmé de Cancún peut être la pire comme la meilleure des choses. Ce sera la pire des choses si cet échec correspond à la volonté de s’adapter au réchauffement planétaire plutôt que de le combattre. Ce choix est déjà celui des grandes firmes, avec des projets techno-scientistes comme les modifications artificielles du climat, la création d’un immense bouclier spatial autour de la terre, les puits de carbone, les arbres OGM mangeurs de CO2, etc. Ce choix est désormais aussi officiellement celui du gouvernement Tsarkozy. La nouvelle ministre de l’Écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, déclarait ces derniers jours que le nouvel enjeu était de s’adapter au réchauffement. Elle ajoutait même que celui-ci pouvait avoir de bons côtés… sur le plan économique ( le Monde du 25 novembre). Que la ministre se rassure : certains se sont bien déjà approprié cette culture de l’adaptation… Ne fantasme-t-on pas sur les prouesses du capitalisme vert, au prix même d’une véritable déshumanisation, comme en rêvent tous les adorateurs du transhumanisme (Attali, Madelin) ? Notre pauvre humanité, avec ses limites, ne serait plus adaptée à la barbarie qui vient…

Cet échec programmé de Cancún peut être aussi, paradoxalement, une excellente chose si c’est l’occasion d’en finir avec la logique de Kyoto. Cette logique est en effet celle de la poursuite de la marchandisation de la vie avec notamment la création de monnaie-carbone ou l’idée qu’il faudrait protéger le vivant par son brevetage. Cancún peut être l’anti-Kyoto par excellence et faire naître un grand espoir pour les peuples. Cet espoir est celui qu’a fait naître le projet Yasuni (ITT), cette décision du gouvernement équatorien de laisser dans le sous-sol la moitié des réserves pétrolières non exploitées. L’enjeu n’est plus de faire payer les pollueurs mais de polluer le moins possible en changeant de vie, en imaginant démocratiquement ce que sera une société libérée du pétrole.

Je lance donc un appel au nom du journal le Sarkophage et des gauches antiproductivistes : un appel au gouvernement Fillon pour que la France s’associe au projet Yasuni en reconnaissant notre dette écologique envers les pays pauvres et en s’engageant à verser une compensation financière à la hauteur des méfaits de notre système capitaliste et productiviste. Un appel pour dire aussi qu’être fidèle au projet Yasuni, c’est avant tout créer mille autres projets Yasuni, ici en France comme partout ailleurs dans les pays riches ou pauvres. Nous devons, nous citoyens des pays riches, choisir le principe de la non-extraction des ressources rares ou polluantes. Cette révolution est à portée de main si nous partageons avec nos amis équatoriens ou boliviens la conviction que ce principe n’est possible que si l’on vit autrement, et si on en finit avec les styles de vie et les objets capitalistes. Nous ne pourrons dépasser le principe de précaution au nom d’un principe de non-nuisance que si nos sociétés en viennent à la satisfaction des besoins sociaux fondamentaux. Je suis convaincu que quelque chose d’exceptionnel est en train de naître.

Nous ne cessons ici, en France, de dire, au sein des gauches antiproductivistes et des écologistes, que ce n’est pas parce qu’il y a le feu à la planète que nous refusons le toujours-plus, mais tout simplement parce que nous sommes fous amoureux de la vie bonne. Les peuples d’Amérique latine et centrale combattent aujourd’hui au nom du buen vivir (le bien-vivre). De même, les peuples amérindiens se dressent au nom du sumak kawsay contre la conception occidentale du bien-être qui détruit la planète, la société et l’individu lui-même. La « vie bonne », le « bien-vivre », le sumak kawsay , c’est avant tout la reconnaissance du droit de chacun à une vie frugale, certes, mais sécurisée face au capitalisme qui insécurise.
Ce combat pour le bien-vivre, c’est le refus de la précarisation et du pouvoir par la peur. Ce combat est une façon de faire du neuf pour poursuivre le mouvement historique d’émancipation des peuples, mais c’est aussi une façon de faire du neuf avec du vieux.

Le Sarkophage , partie prenante du collectif des citoyens résistants du plateau des Glières, rappelle en effet que l’enjeu est bien de construire un nouveau bloc de droits sociaux, tout aussi protecteurs, plus protecteurs même que ceux issus de la Résistance et des luttes du XXe siècle. Le programme du Conseil national de la Résistance n’était d’ailleurs pas « anti-écologique » puisqu’il visait d’abord la satisfaction des besoins sociaux fondamentaux, ce qui est la définition de l’écologie politique. Ce nouveau bloc de droits sociaux doit aujourd’hui tenir compte des limites de la planète. Il doit commencer la nécessaire déséconomisation de la société et des biens communs. C’est pourquoi le Sarkophage a organisé le 27 novembre un colloque avec la communauté d’agglomération des lacs de l’Essonne sur la gratuité des services publics locaux pour dire que le grand combat actuel est la défense et l’extension de la sphère de la gratuité.

Nous devons admettre que parler de gratuité est devenu plus difficile qu’il y a quelques décennies, compte tenu de la droitisation généralisée de la pensée. On nous objecte que la gratuité serait bonne pour ceux qui ne peuvent pas payer. On oublie qu’il existe en fait deux grandes conceptions possibles de la gratuité. La gratuité d’accompagnement du système, c’est-à-dire cette gratuité pour les pauvres qui ne va jamais sans condescendance et sans flicage. L’autre conception est une gratuité au service de l’émancipation. Un exemple : ce qui est beau avec l’école publique, c’est qu’on ne demande pas à l’enfant s’il est gosse de riche ou de pauvre, il est admis en tant qu’enfant.

Pourquoi ce qui est vrai pour l’éducation ne le serait-il pas pour le droit au logement, à l’alimentation, à la santé et à la culture ? À l’occasion de ce colloque, de nombreuses villes ont pris l’engagement d’assurer à chacun des morceaux de gratuité. Ici, ce sera celle des transports communs ou de l’eau ; ailleurs, celle de la restauration scolaire ou des services funéraires ; ailleurs encore, celle des services culturels ou des jardins coopératifs. On commence par la gratuité des services publics locaux et on continuera avec celle des autres services publics. La gratuité n’est pas toute la réponse mais c’est un moment essentiel de la réponse. C’est remettre la fabrique de l’humain au cœur de notre réflexion et de nos actions. Avec la gratuité, nous avons un emblème merveilleux, nous avons un outil extraordinaire pour avancer vers une société fraternelle du « moins mais mieux ». Cette gratuité que nous voulons, c’est celle de la vie bonne, une gratuité économiquement, politiquement et culturellement construite, une gratuité construite dans et par les luttes sociales.

Idées
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