J’ai regardé, comme vous peut-être, le numéro de duettistes des deux anciens PM sur le plateau du « Grand Journal » de Canal+ (et j’en profite pour dire que, nonobstant le côté bobo énervant de l’émission, c’est encore le seul endroit où il peut se passer quelque chose d’un peu intéressant à la télé entre 18 H 30 et 20 H 30 — les 20 H des grandes chaînes sont nuls à chier).
Donc : Rocard-Juppé, réunis dans un bouquin (que je n’ai pas lu et ne lirai sans doute pas, Rocard ne m’envoie plus ses œuvres, je ne crois pas avoir jamais reçu celles de Juppé) sous la houlette de ce bon Guetta, le chantre bredouillant de l’Europe libérale et du capitalisme tempéré qui me fait zapper France-Inter tous les matins (lui aussi, je l’ai connu de gauche et pleurant à chaudes larmes un matin de septembre 1973 sur un trottoir de Besançon — nous “ couvrions ” l’un et l’autre le conflit Lip —, alors que nous venions juste d’apprendre la nouvelle du putsch sanglant de Pinochet au Chili, Bernard, dis-moi, t’en souviens-tu ? — pour ce moment-là, partagé, je ne saurais jamais vraiment te détester …)
Et Rocard donc : comment pourrais-je renier l’homme avec qui j’ai vibré dans ma jeunesse, travaillé quotidiennement au temps du PSU, partagé tant d’heures de réunions, de repas, de meetings, de voyages même — dans ce Proche-Orient si explosif, notamment : Liban, Syrie, Irak, Egypte — où j’ai admiré son intelligence si pointue et cette capacité à faire son miel de chaque nouvelle rencontre, chaque entretien successif ?
Rocard, que j’ai suivi au PS, que j’ai soutenu dans sa bagarre interne contre l’Arsouille (comme disait de Gaulle en parlant de Mitterrand), bataille perdue à Metz en 78 ; dont j’ai regretté, avec quelques amis proches (dont sa femme, Michèle) qu’il n’ose aller jusqu’au bout et défier dans les urnes le Premier secrétaire, persuadé que nous étions que même un âne chargé des reliques était alors en mesure de battre Giscard …
Rocard dont j’ai quitté le cercle rapproché le jour où, suite à une imperceptible dérive, on n’y parlait plus de politique, mais seulement d’image et de communication …
Rocard qui, ce mercredi soir devant Denisot et sa petite bande, nous a sorti, pour la énième fois, son couplet sur la grandeur de la social-démocratie, alors qu’elle est partout en déroute, enfoncée par un capitalisme qui ira (n’en doutez pas) jusqu’au bout ultime de sa course mortifère et entraînera le monde à sa perte …
Rocard, qui se trouve bien des accointances avec Juppé, “ gaulliste social ” (un peu immobilier aussi, non ?) et trouve même des qualités au Petit Père des Riches, le pitre de l’Elysée, mon pauvre Michel, ce que c’est que vieillir …
Rocard enfin, qui a beau changer régulièrement d’épouse, est toujours fringué comme l’as de pique : ce soir, chemise claire, cravate canari, costume sombre de velours (m’a-t-il semblé) avec d’invraisemblables boutons jaunâtres, et , en prime, cette ridicule légion d’honneur au revers …
Et dont cet accoutrement, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne sent pas le grand faiseur, est, avec tant de bons souvenirs, une des raisons (touchantes) qui font que je ne peux m’empêcher de l’aimer !
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