Le climat réchauffe le vin

Chronique « jardins » du week-end. Fruits et légumes peuvent-ils aussi être un objet historique et politique ? Retour, pour ce sixième épisode de fin de semaine, sur l’histoire du vin.

Claude-Marie Vadrot  • 9 juillet 2011
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Le climat réchauffe le vin
© Photo : Xavier Frison

Les raisins de mes quelques treilles sont déjà gorgés de jus, y compris les deux de cépage Noah récupérées sous les éboulis d’un mur il y a une dizaine d’années : récupérées car cette variété est interdite depuis 1935. Il paraît que son vin rendait fou. En mon jardin, comme dans la plupart des vignobles français, le printemps chaud a encore accentué les effets du réchauffement climatique qui, depuis la fin de la dernière guerre, a avancé les vendanges d’environ trois semaines et fait grimper, selon les régions, le vin de deux ou trois degrés. Un jour pas si lointain, des vignobles fameux devront quitter les plaines où ils se sont installés depuis des millénaires pour grimper sur les collines. Au frais. Une promesse de bouleversement de la carte des vins qui affiche une belle ancienneté.

Des vestiges archéologiques datant de 6 000 ans et de Babylone mentionnent déjà clairement la vigne et le vin. D’après la légende biblique, Noé aurait pas mal forcé sur le breuvage fermenté issu de sa vigne une fois débarqué de son arche et le déluge calmé. Après tant d’émotion, on le comprend. Le mythe rejoint ainsi la réalité préhistorique puisque, non loin du mont Ararat sur lequel s’échoua l’arche au cœur des montagnes du Caucase, les archéologues ont identifié l’apparition de plusieurs variétés de vignes cultivées il y a 7 000 ans ; époque à la laquelle les hommes, comme ceux de Mésopotamie, sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, ne tiraient pas de ces plantations que du jus de raisin.

Ce qui signifie clairement que les joies et les errements bachiques (avec modération…) des hommes et des femmes sont aussi vieux que l’agriculture. Il n’est pas surprenant que les premières traces de vignes et surtout de jarres destinées à en recueillir le produit aient été relevées en Géorgie, le pays où la vendange reste une institution et une fête nationale ; à la fin des années 1950, Alexandre Dumas alors en voyage s’y vit accorder un diplôme de «  très grand buveur  » par le prince Tchavtchavadzé.

Hommage rendu par des Géorgiens dont la grande performance était et reste de lamper leurs vins dans des hanaps de deux ou trois litres. Pour moi, ce pays est à jamais celui de la vigne et du vin. Plus tard dans l’histoire, 2 500 ans avant notre ère, les ancêtres des Géorgiens ayant fait école, des bas-reliefs égyptiens ont fixé pour la postérité les scènes de vendanges et de foulage du raisin. Dès cette époque, et notamment en Mésopotamie, le raisin qui se conservait mal se faisait sécher au soleil. L’invention du raisin sec, produit qui est à la portée du jardinier amateur, est à la fois accidentelle et contemporaine de celle du vin.

En France, plus exactement en Gaule celtique, c’est dans les environs de Marseille, alors Massilia, quelques 600 ans avant notre ère, que les vignes s’installèrent sur notre territoire. En quelques dizaines d’années, par la grâce ou la faute des Phocéens qui avaient apporté cette culture et ces habitudes de Grèce, de pauvres piquettes très chargées en tanin (l’analyse des amphores l’a prouvé) commencèrent à concurrencer la cervoise. Les vignes se répandirent si rapidement sous les Romains, qui les trimballaient au rythme de leurs conquêtes, qu’un siècle avant J.C., l’empereur Domitien ordonna l’arrachage de la moitié du vignoble méditerranéen français. Celui-ci faisait une concurrence déloyale à la production romaine de vin.

Bien plus tard dans les années 1730, Louis XV en fera autant pour juguler la production de vins médiocres qui étaient de véritables « pousse-au-crime ». Sous les Romains comme sous les Louis XV et XVI, ce genre d’ukase entraîna l’augmentation des cultures pour le seul raisin, le frais et celui que l’on séchait au soleil. Des Romains aux Gaulois, la vigne gagna le nord, passant par le Bordelais et la Bourgogne. La progression fut telle qu’au Moyen Âge, et pour longtemps, Paris et la région parisienne devinrent le plus grand vignoble de France.

La preuve, surtout en ces temps de réchauffement climatique, que s’offrir une ou plusieurs treilles dans un jardin de la région parisienne, même en ses départements septentrionaux, ne relève ni de la lubie ni de l’utopie. Il suffit d’un mur exposé au soleil pour qu’une vigne s’épanouisse et donne très rapidement du raisin, qu’il soit rouge, blanc ou doré. Pour avoir une certitude de réussite il faut, dès le printemps, une exposition quotidienne d’un minimum de six heures au soleil. Rien de plus résistant que les vieilles treilles : défrichant un espace oublié de mon jardin, je viens d’en exhumer deux plantées il y a au moins 80 ans. Elles survivaient dans un amas de pierres et de ronces : quelques rameaux gros comme le poing relevés et palissés, les racines adventices qui s’étaient formées au contact du sol coupées, elles donnent généreusement.

Beaucoup de jardins et de terrains cachent ainsi des vignes oubliées dont on peut faire, maintenant et facilement, des boutures qui permettent de récupérer une vieille variété. Car il fut un temps pas si lointain ou presque toutes les maisons s’offraient le plaisir automnal du raisin de la treille. Il en reste encore dans Paris, dans le XXe et le XIIIe notamment. Et même dans le XIe, à quelques mètres de la rédaction de Politis  ! Avec les glycines, c’est ce qui résiste le mieux au temps, même lorsqu’au sol, leur espace vital est réduit à une margelle en pierre ou en ciment de quelques dizaines de centimètres carrés.

Illustration - Le climat réchauffe le vin


La treille de l’impasse Delaunay, juste à côté de Politis (Paris XIe)

Pour le vin, ne rêvez pas, il en faut quand même beaucoup et surtout cela reste un art difficile à maîtriser si on ne veut pas imposer une redoutable piquette maison à tous les amis en visite. Par contre, avec un mini pressoir, le jus de raisin immédiatement mis au frais pour qu’il ne fermente pas est aussi le plaisir des dieux. Même s’il est cultivé dans un énorme pot en terre sur un balcon.

Écologie
Temps de lecture : 6 minutes
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