Honni soit qui mal y pense…

Chronique « jardins » du week-end. Fruits et légumes peuvent-ils aussi être un objet historique et politique ? Retour, pour ce neuvième et dernier épisode de la saison estivale, sur l’histoire de ces plantes aux vertus ambigües.

Claude-Marie Vadrot  • 27 août 2011
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Honni soit qui mal y pense…

Depuis des millénaires, bien avant l’existence des vacances à la plage et des films érotiques, les hommes et les femmes rêvent des plantes qui leur offriraient davantage de séductions et plus de plaisirs. Les Chinois furent des experts ; les Mésopotamiens faisaient les comptes de leurs échecs et de leurs réussites sur des vieux grimoires ; les Grecs en rêvaient et multipliaient les essais, tout comme les Romains. Et le philosophe juif de Cordoue, Maïmonide, bien que théologien reconnu, consacra une part de ses activités à l’étude des plantes et de ce qu’il était convenu d’appeler, dans le dernier Califat d’Espagne, des vertus particulières de certaines d’entre elles. Y compris celles que lui indiquaient ses collègues catholiques et musulmans.

Quant aux Français du Moyen-Age, ils étaient en permanence partagés entre la recherche des recettes miracles et la peur de brûler longuement en enfer pour incitation au commerce de la chair. Y compris quand les moines cherchaient ou parfois découvraient des élixirs complexes qui sont généralement devenus par la suite, ayant prouvé (ou atteint) leur innocuité, des boissons seulement connues comme liqueurs. Honni soit qui mal y pense, la Chartreuse, pour ne citer qu’elle, est un savant cocktail d’herbes qui ne fut pas toujours innocent. Longtemps, les livres vantant les vertus aphrodisiaques de quelques plantes ont été serrés dans les parties les plus secrètes des bibliothèques. Au Muséum national d’Histoire naturelle, à côté du chanvre rapporté plus ou moins innocemment par les naturalistes-voyageurs fréquentant le Moyen Orient, les herbiers et certains livres ont gardé des secrets que l’on estimait précieux. Le naturaliste Pierre Sonnerat, à la fin du XVIIIe siècle, rapporta à ses collègues d’un long voyage aux Indes et en Chine des brassées de Canabis sativa qui firent la joie (purement scientifique) de ses collègues. On les retrouve dans les herbiers de Lamarck qui évoqua, après avoir étudié la chose, «  une ivresse qui fait oublier les chagrins et donne une forte gaieté  ».

Dans un superbe livre [^2] paru il y a trois ans, Bernard Bertrand s’efforce d’effectuer un tri entre les histoires et les légendes, tentant de voir s’il s’agit d’une « mystification planétaire ou du bon sens des Anciens  ». Prudemment, il ne répond pas clairement à la question, rappelant qu’il y a quelques années, l’apparition d’une petite pilule bleue a entraîné une émotion planétaire. Dans ce livre, documents iconographiques superbes à l’appui fournis par le très ancien Institut botanique de l’université de Montpellier, l’auteur tente de faire la différence entre les plantes françaises ou étrangères, stimulantes, toniques et reconstituantes, et celles qui offriraient un véritable « service aphrodisiaque ».

La collecte de ces simples plus ou moins magiques n’est pas à la portée du premier venu mais le jardinier peut en cultiver quelques-unes en rêvant à leurs vertus pendant qu’elles poussent à côté du persil, de la ciboulette et… du thym, le Thymus vulgaris . Une plante aromatique qui apporte indéniablement une énergie virile à condition, semble-t-il, que l’on en consomme de grandes quantités. Le tout dans des ragoûts et des infusions passées de mode mais qui étaient très prisées chez les Romains. Rien de plus facile que de faire pousser du thym, y compris sur sa terrasse ou son balcon. Il faut le mettre en terre maintenant, mais difficile d’en boire et manger tous les jours…

Egalement à la portée de tous les jardiniers : la sauge ( Salvia officinalis ) à laquelle les Romains attribuaient des vertus fortement aphrodisiaques. Comme les Gaulois lui prêtaient aussi le pouvoir de « réveiller un mort », il n’est pas impossible qu’elle entre dans la composition de la célèbre potion magique. Elle pousse facilement mais comme il faut s’en gaver ou la prendre en bains bien chauds, il faut vraiment prévoir grand dans le jardin. Et ne pas la confondre avec les sauges décoratives qui ne réjouissent que les papillons. Comme il est de la même famille végétale, le basilic ( Ocimum basilicum ) à grandes feuilles peut entrer dans le fantasme érotique du jardinier et de la jardinière puisqu’il fut recommandé aux deux sexes. Au minimum, il leur fournira une belle ration de vitamine C. Mais il faudra attendre la fin du prochain printemps pour le semer, au jardin comme au balcon.

Bien qu’aucune sourate ne le mentionne, le « persil arabe », plus connu sous le nom de coriandre ( Coriandrum Sativum ) mérite une place dans le jardin des plantes ambiguës. Elle fut, pour les hommes et pour les femmes, une plante aphrodisiaque qui avait la faveur des Egyptiens puisque l’on en retrouva des semences séchées jusque dans leurs tombes. Ses effets sont accessibles par le suc frais de ses tiges, par ses graines et par les essences fortes que l’on peut tirer des semences séchées. Quoi qu’il en soit, ce condiment au passé sulfureux vient fort bien au jardin et j’ai constaté qu’il se resème tout seul pour peu que l’on en laisse une partie fleurir. Bien que le secret soit jalousement gardé, on dit que la coriandre entre dans la fabrication de la Chartreuse et de l’eau de mélisse des Carmes. La roquette, de plus en plus présente sur les marchés et très facile à cultiver après un semis à la diable, possède également une réputation sulfureuse. A tel point que sa culture fut longtemps interdite dans les couvents et monastères…

Enfin, toujours facile à faire pousser au jardin, pensez au fenouil, dont un dicton populaire affirmait encore au XIXe siècle : «  Si femme savait ce que le fenouil peut faire à son mari, elle irait le chercher de Rome à Paris  ». La rime est riche et la plante aussi, si l’on en croit les Italiens qui préparent encore des « vins » avec ses graines macérées. Et pour la bonne bouche, nous avons gardé le piment : originaire d’Amérique du sud, connu en France sous le nom de piment de Cayenne. Cette plante annuelle qui se met en terre au début du mois de mai pousse très facilement à côté des autres herbes savoureuses sous notre climat, fournissant au cœur de l’été des petites gousses rouges qu’il suffit de faire sécher pour conserver du « feu » pendant tout l’hiver. Feu de la langue et, paraît-il, des sens ; comme quoi, on peut à la fois jardiner et rêver…


Prenez-en de la graine

Arbres – Le début du mois de novembre va être propice à la plantation des arbres de décoration et des arbres fruitiers. A condition, en raison de la longue période de sécheresse, de les arroser très abondamment juste après la plantation et souvent jusqu’à ce que les pluies redeviennent régulières. Choisir les arbres à planter de préférence chez un pépiniériste qui les élève en pleine terre près de chez vous plutôt que des arbres élevés (depuis combien de temps ?) en conteneur.

Agenda – « L’agenda du jardinier 2006 » est publié par Terre Vivante et placé cette année sous le signe de « l’insolite ». Il permet au lecteur de suivre les jours et les mois dans son jardin sous des aspects peu connus : du mystère des mousses à l’équipement anti-collision des paillons en passant par les tueurs der pucerons. Avec des astuces, des trucs et tout ce à quoi doit penser le jardinier qui, des fleurs aux légumes en passant par les fruits, veut jardiner résolument « bio » et respecter tout ce qui vit dans son jardin. _ Editions Terre Vivante, Domaine de Raud, 38710 Raud, www.terrevivante.org, Vincent Albouy, Antoine Bosse-Platière et Jean-Paul Thorez, 160 pages, 12 euros.

Giroflées – A planter maintenant pour une floraison printanière. Avec, selon les variétés, des fleurs jaunes ou marron, qui embaument. Ces vivaces qui peuvent survivre au moins une dizaine d’années et qui produisent naturellement des petites plantules à repiquer conviennent également pour de grandes jardinières au balcon.

Mâche – Il se vend désormais des mini-plants de mâche en mini-mottes qui se développeront cet hiver pour des salades, car ces mâches ne gèlent pas. A mettre en terre maintenant, sans le moindre engrais.

Capucines – Le moment est venu, une fois mangées les dernières fleurs en salade, de cueillir toutes les graines. Finies de sécher dans une boîte, elles pourront être semées l’année prochaine, la couleur des fleurs restant une surprise…


[^2]: L’herbier érotique, histoires et légendes des plantes aphrodisiaques, Bernard Bertrand, Editions Plume de carotte, 210 pages grand format, 35 euros.

Écologie
Temps de lecture : 8 minutes
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