Nanni Moretti ; « Sharqiya » de Ami Livne ; « Après la bataille » de Yousry Nasrallah

Christophe Kantcheff  • 17 mai 2012
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Nanni Moretti ; « Sharqiya » de Ami Livne ; « Après la bataille » de Yousry Nasrallah
Photo Moretti : Loic Venance/AFP

À Cannes, le président change tous les ans. Il n’est pas élu, mais invité par les responsables du festival, Gilles Jacob et Thierry Frémaux. Il n’a pas cinq ans pour appliquer des mesures mais 12 jours, avec son gouvernement de co-jurés, pour dessiner ce qui serait à ses yeux les meilleurs choix esthétiques proposés dont on pourrait s’inspirer, établir une hiérarchie des valeurs cinématographiques, et formuler un idéal, sinon une utopie, de spectateur. L’esquisse d’une politique du septième art, en somme.

Illustration - Nanni Moretti ; « Sharqiya » de Ami Livne ; « Après la bataille » de Yousry Nasrallah

Beau programme ! Plus beau encore quand le président se nomme Nanni Moretti. Outre le grand cinéaste qu’il est, Nanni Moretti est un homme qui ignore la parole consensuelle, a des engagements forts dans le milieu du cinéma, et en a eu aussi dans le champ politique, contre Berlusconi. Tout aussi précieux : il est resté fidèle à sa cinéphilie exigeante, même si celle-ci s’est détendue. Il a averti : il vient à Cannes dans sa tunique de président du jury pour être surpris par des formes, des voix différentes. Mais celles-ci devront venir de cinéastes déjà fort reconnus.

Car cela a été déjà dit et répété : outre qu’il n’y a pas de femmes sélectionnées dans la compétition officielle (ce qui a donné lieu à une dénonciation qui se trompait de cible), plusieurs des cinéastes qui y figurent sont des habitués, certains déjà palmés (Kiarostami, Mungiu, Haneke, Loach), tandis que les nouveaux venus ont déjà connus de gros succès, comme Andrew Dominik ( l’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford ) ou l’Australien hollywoodisé John Hillcoat, ( la Route ).

Qu’à cela ne tienne ! Considérons les deux dernières palmes d’or : en 2010, le fascinant Oncle Boonmee est venu d’un cinéaste déjà rompu à la compétition, Apichatpong Wheerasethakul ; l’année suivante, The Tree of life , qu’on ne peut accuser de film conventionnel, était signé par un cinéaste rare mais certainement pas débutant : Terrence Malick.

Les sensations ne pourraient-elles pas surgir de la sélection française ? Sans doute moins éclectique que celle de l’an dernier (le Bonello splendide, le réjouissant Cavalier, l’affreux Polisse ), elle n’a pas mauvaise allure, mettant en lice des cinéastes qui aiment justement le risque : le doyen Alain Resnais, avec Vous n’avez encore rien vu – le plus beau titre de la compétition ; le revenant Leos Carax, avec Holy Motors , et le réellement grand Jacques Audiard, avec De rouille et d’os . Comme on dit en français : wait and see …

Question singularité , il y en a une qui n’est jamais la dernière (si Nanni Moretti avait un peu de temps libre, il tirerait profit d’y faire un tour…) : la programmation de l’Acid (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), qui, sur l’échiquier des « sections » cannoises, se situe aux antipodes de la sélection officielle. Nous l’aimons bien, l’Acid, à Politis , non seulement pour ses choix esthétiques, mais aussi pour son action qui relève de la politique culturelle (cf., par exemple, ici). Au point que nous menons avec elle, depuis 5 ans maintenant, un partenariat, qui souligne une complicité d’esprit.

Bien entendu, ce partenariat ne nous oblige en rien dans notre réception des films que l’association présente à Cannes ou soutient tout au long de l’année. Mais nous y sommes particulièrement attentifs.

Le cru 2012 s’annonce fort bien , comme en témoigne Sharqiya , de l’Israélien Ami Livne, qui ouvre le bal des 9 longs-métrages présentés ici. Sharqiya se situe du point de vue de 3 jeunes Bédouins (2 frères et la femme de l’un des deux) installés dans le sud d’Israël, auxquels les autorités imposent un ordre d’expropriation, annonciateur de la destruction de leurs habitations s’ils n’obéissent pas. La caméra suit plus particulièrement l’un des deux frères, Kamel, qui n’est pas éleveur, mais travaille dans la ville voisine au sein d’une équipe de vigiles israéliens qui gardent une gare routière.

Illustration - Nanni Moretti ; « Sharqiya » de Ami Livne ; « Après la bataille » de Yousry Nasrallah

Plus réservé, plus doux que son frère, Kamel ne reçoit pourtant pas l’avis d’expropriation avec moins de violence. C’est là un des points forts du film : montrer comment la révolte prend forme chez un personnage introverti, très souvent silencieux, passant de longs moments seul à réparer des appareils de télévision, et s’interrogeant longtemps avant de trouver une façon de contrecarrer l’expulsion à venir.

Cette solution lui est peut-être inspirée par les postes de télévision qu’il bidouille ; elle n’est en tout cas ni directe ni violente – son frère étant lui dans une adversité plus frontale –, et passe par un stratagème qui utilise un média audiovisuel pour prendre à témoin l’opinion publique de l’injustice qu’ils vivent. Mais malgré son intelligence, un Bédouin peut-il ainsi avoir accès aux médias israéliens ?

Au cinéma israélien, oui, quoi qu’il en soit. Un cinéma qu’il convient de saluer, une fois encore. Ami Livne montre, sans complaisance envers le gouvernement de son pays et avec une grande sensibilité cinématographique, quel sort subissent ces populations de Bédouins, citoyens israéliens en théorie, qui vivent dans des villages de misère décrétés arbitrairement « illégaux » .

Premier film à entrer dans la compétition , présenté à la presse ce mercredi soir : Après la bataille , de Yousri Nasrallah. Film agité, impulsif, généreux et débordant, comme la révolution de la place Tahrir dont il rend compte à travers une fiction. Les impressions qu’il laisse à chaud ne sont pas faciles à démêler.

Illustration - Nanni Moretti ; « Sharqiya » de Ami Livne ; « Après la bataille » de Yousry Nasrallah

Un film tourné dans le vif des événements, sans scénario préalable, qui tente de faire le pont entre les classes de la petite et moyenne bourgeoisies participant à la révolution, et les délaissés des quartiers ou régions plus reculés, dont certains ont été utilisés par les forces répressives conservatrices. Un film qui a certainement les défauts de ses qualités. Mais l’expérience du cinéma de fiction se mêlant à l’Histoire en train de se faire est passionnante.

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