Islam et laïcité, « il faut combattre les lectures identitaires »

Pour le sociologue Vincent Geisser, la succession des crises impliquant l’Islam enferme les français musulmans dans une assignation « insupportable » à « choisir un camp ».

Erwan Manac'h  • 20 septembre 2012
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Islam et laïcité, « il faut combattre les lectures identitaires »
© Photo : AFP / Kenzo Tribouillard

L’énième tragi-comédie politico-médiatique impliquant l’Islam , relancée à grand fraca dans le monde entier par la publication, mercredi 19 septembre dans Charlie Hebdo, de nouvelles caricatures du prophète Mahomet, n’en finit pas de faire des remous. Le gouvernement français a choisi la fermeté, mercredi, en interdisant – fait exceptionnel – les rassemblements prévus samedi devant la Grande Mosquée de Paris. Vendredi, les écoles françaises à l’étranger et les ambassades dans 20 pays seront fermées par précaution.

Pour le sociologue Vincent Geisser, chercheur à l’Institut français du Proche-Orient de Beyrouth, cette nouvelle crise illustre la montée des « lectures « civilisationistes » et populistes » , qui renvoient dos à dos les tenants du «choc des civilisations» et assigne les Français musulmans à « choisir un camp » .

Quelle incidence les événements récents peuvent-ils avoir sur les Français musulmans ?

Vincent Geisser : Nous sommes en train petit à petit de créer une communauté musulmane qui n’existait pas réellement auparavant. À force d’être stigmatisée – notamment lors de ces crises paroxysmiques –, la classe moyenne de Français issue de l’immigration algérienne, africaine et turque, qui ne se sentait pas forcément musulmane, finit par s’affirmer en tant que musulmane.

Il y a un traumatisme chez de nombreux Français de culture musulmane. Beaucoup, notamment les générations des 18 – 30 ans, ne voient aucune contradiction entre leur citoyenneté – et une certaine fierté d’être français – et le fait de rendre visible leur croyance religieuse. Ils n’ont plus honte d’affirmer leur pratique et leur foi musulmane, tout en se sentant profondément Français. Mais ils sont sans cesse interrogés sur leur allégeance à la France, comme s’ils devaient choisir un camp, entre une laïcité radicale et le fondamentalisme religieux. C’est une situation qui devient insupportable.

Comment un vulgaire film islamophobe a-t-il pu déchaîner une telle colère ?

Nous sommes aujourd’hui de plus en plus dans une montée des références identitaires et populistes, en Europe comme dans les pays arabes. Les référents religieux servent de compensation à une sorte d’impuissance politique dans les pays arabes, sur un mode identitaire et conflictuel.

En France, la manifestation contre le film « L’innocence des musulmans » [samedi 15 septembre] nous a aussi montré des jeunes qui sont dans une lecture identitaire et « civilisationniste ». Ils prêchent notamment pour un retour dans les pays d’origine musulmans alors qu’ils sont nés en Europe.
On observe dans le même temps une conception identitaire de la laïcité en Europe. Sous couvert d’une pensée universelle, il s’agit de nous enfermer dans nos particularismes. C’est notamment la vision nationaliste de la laïcité défendue par Marine Le Pen.

D’un côté comme de l’autre, malheureusement, on observe l’influence de plus en plus forte de ces lectures « civilisationnistes » des appartenances sociales. Les lectures socio-économiques – qui pouvaient être porteuses d’universalisme même si elles étaient parfois conflictuelles – sont aujourd’hui en recul par rapport aux lectures identitaires. Mais le plus grave dans cette nouvelle crise, c’est que les agissements de petits groupes d’individus sont érigés en faits de société. On est en présence d’acteurs qui jouent, sur un mode conflictuel ou même pacifique, le choc des civilisations.

Il faut rejeter fermement ces lectures qui ne rendent pas compte des dynamiques dans les sociétés, qui ne relèvent pas de blocs civilisationnels et identitaires. Je rejette même, pour le dire franchement, l’idée qu’il existe une civilisation occidentale d’un côté et une identité arabo-musulmane de l’autre.

Le gouvernement français a choisi la fermeté en interdisant les manifestations contre le film islamophobe, prévues samedi 22 septembre. Qu’implique cette position ?

Il est normal de prendre des mesures importantes pour protéger l’ordre public. Mais il faut éviter de tomber dans la paranoïa et la phobie. Ce sont des groupes ultra-minoritaires au sein de la communauté musulmane. Ils sont d’ailleurs eux-mêmes l’objet d’une réprobation de l’immense majorité des musulmans, qui trouvent ridicule qu’on ait pu monter en épingle cette affaire de film.

Il faut éviter le piège d’un face-à-face entre musulmans et laïcs. Ce sont les lectures identitaires radicales qu’il faut combattre, chez les musulmans comme chez les non-musulmans.

D’une certaine manière, un souci d’ordre public aurait pu consister à les laisser manifester pour éviter de « victimiser » ces fauteurs de trouble et donner à voir qu’ils sont ultra-minoritaires. À un niveau plus pragmatique, ça aurait permis aux renseignements français de repérer les personnes.

Société
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