« Le mariage pour tous est insuffisant sur la filiation »

Les débats sur le mariage pour tous s’ouvrent à l’Assemblée nationale. Pour Dominique Boren de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens, le vecteur principal de l’opposition reste l’incapacité à se représenter l’homosexualité et à relativiser la norme.

Ingrid Merckx  • 29 janvier 2013
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« Le mariage pour tous est insuffisant sur la filiation »
© Photo : AFP / PASCAL GUYOT

Dominique Boren est co-président de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL). Depuis 1986, l’APGL œuvre pour la reconnaissance légale de l’homoparentalité et pour faire cesser les discriminations dont sont victimes les familles et leurs enfants.  

Politis.fr : Quel était le message de l’APGL à l’Assemblée nationale à propos du « mariage pour tous » ?

Dominique Boren, co-présidents de l'APGL, en septembre 2010. - AFP / CELINE MIHALACHI

Dominique Boren  : Nous avons été auditionnés le 6 décembre à l’Assemblée et serons entendus au Sénat le 6 février. L’APGL a vocation à s’exprimer sur l’ensemble de la question : conjugalité et filiation-famille. Le mariage doit être un droit, et en aucun cas une obligation, et le même pour toutes les familles : la filiation pour les couples homosexuels, comme pour les hétérosexuels, doit donc inclure la présomption de paternité, transformée en présomption de parenté ; et le mariage doit donner accès à la procréation médicalement assistée (PMA).

« Le vecteur principal de l’opposition, c’est une histoire de sexe ! »

Nous demandons la reconnaissance de la filiation homosexuée, qui ne peut être enfermée dans un cadre strict comme le mariage ou l’adoption. Il y a des situations où le mariage ne peut intervenir, quand les couples se sont séparés par exemple. Or, ce qui nous est proposé aujourd’hui, c’est un mariage sans la présomption de parentalité et sans l’ouverture sur la PMA. 

Que pensez-vous du volet sur l’adoption ?

Concernant l’adoption à l’international ou conjointe (un enfant de la Dass), la loi actuellement en discussion ouvre aux mêmes droits que pour les couples hétérosexuels, mais elle néglige l’adoption intrafamiliale. Un parent social – compagne de la femme qui a accouché ou conjoint de l’homme qui adopte ou a un enfant naturellement (nous ne sommes pas stériles !) – présent depuis la conception va devoir adopter son enfant pour se voir reconnaître comme parent ! C’est un peu dur.

Deuxième message porté à l’Assemblée : « sécurité pour tous les enfants », y compris ceux nés à l’étranger de mère porteuse, y compris pour les fratries qui vivent en co-parentalité. Exemple : un couple de femmes chacune parente légale d’un enfant décide de fonder une famille avec un couple d’hommes. Les enfants ont deux foyers : celui des mères, celui des pères. Si ces personnes se séparent, les frères et sœurs n’ont plus de lien. La loi présentée le 29 janvier ne répond pas à ces situations.  

Dans l’opposition au mariage pour tous, n’est-ce pas surtout la filiation qui dérange ?

Il y a différents niveaux : ce qui gêne au fond, c’est la différence d’orientation sexuelle. Puis le fait que les homosexuels puissent avoir des enfants, et enfin la manière dont ils peuvent s’y prendre pour en avoir. Pour certains « anti », l’adoption représente le maximum de ce qu’ils sont prêts à autoriser. La procréation les dérange parce qu’ils peinent à se représenter la sexualité de deux femmes ou de deux hommes. Le vecteur principal de l’opposition, c’est une histoire de sexe ! Et de rapport à la sexualité dans ses différences. 

« Prouver qu’on est des parents meilleurs que les autres »

On demande toujours aux homoparents des « études » certifiant que les enfants ne courent aucun risque. Que pensez-vous de cette exigence de « caution scientifique » ?

Les premières organisations homoparentales ont choisi d’aller sur le terrain des sciences humaines pour démontrer que « tout allait bien ». La plupart des études viennent des Etats-Unis et d’Europe du Nord, il fallait aussi montrer que l’homoparentalité pouvait et même devait être un objet d’étude en France. Ensuite, nombreux ont dit : il faut mettre l’accent sur le politique et arrêter cette course à l’expertise.

Par ailleurs, les études qui font référence disent un peu toutes la même chose : il n’y a pas vraiment de différence de développement entre un enfant issu d’une famille homoparentale et un enfant issu d’une famille hétéroparentale. En revanche, on n’a jamais vu aucune étude sur l’impact de l’homophobie sur les enfants… Plus globalement, on en a assez qu’on nous demande de prouver qu’on est des parents meilleurs que les autres ! Notre quotidien en souffre : la fois où l’on m’a dit, à la crèche, que la couche de mon fils de 17 mois était de travers, j’étais morfondu… 

Comme tout parent, non ?

Sauf que moi, j’y vois tout de suite une allusion au fait qu’il ait deux papas…

« La co-parentalité entraîne un bouleversement complet »

Certains « psy » refusent de se voir aujourd’hui sommés de « dire la norme »…

L’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco a lancé une pétition sur le thème : arrêtez d’instrumentaliser la psychanalyse ! L’histoire de la norme se retourne dans tous les sens. L’homoparentalité, c’est aussi, pour certains, une façon de ne plus être homosexuel officiellement. En devenant parent, on se normalise.

Ce qui gêne les gens, c’est qu’on relativise la norme : il n’y a pas une norme mais des normes qui se construisent et se déconstruisent en permanence, y compris chez les homoparents. La co-parentalité (deux femmes, deux hommes), entraîne un bouleversement complet dans les relations familiales. C’est une autre façon de faire famille. Et les gens n’y sont prêts ni socialement ni juridiquement, surtout quand l’enfant est au cœur de tout. 

Certains, chez les Verts notamment, refusent la PMA – mais pour les couples hétérosexuels aussi – au nom d’un recours illimité à la technique. Qu’en pensez-vous ?

C’est une vision un peu utilitariste de la PMA… Cela dit, il faut poser des limites : la pluri-parentalité ne peut pas s’envisager à plus de X personnes. Notre rapport au monde s’exprime à travers la conjugalité. Elle peut être diversement vécue, dans le temps, la fréquence et la différence… Mais elle reste une sorte de dogma[^2].

C’est en ce sens que l’homoparentalité renvoie à une norme : quand on s’aime à deux, en général, on fait des enfants. Cela peut faire l’objet de critiques, d’ailleurs, sur le mode : quelles valeurs transmet-on ? Car mon enfant c’est une personnalité en construction, ce n’est pas mon double en petit.

Pourquoi ne pas déplacer le débat de la différence des sexes à la différence des rôles ?

C’est intéressant, parce que la différence des rôles vaut pour toutes les familles. Il y a le rôle qu’on s’assigne, celui que l’autre (conjoint(e)) vous assigne et celui que la société vous assigne. La construction du rôle s’apprécie tous les jours, aussi en fonction de ce que nos enfants nous renvoie. Moi, on me dit que je suis très « maternant », et je ne sais pas ce que cela signifie… 

On entend beaucoup : « Devenir homoparent c’est un tel parcours du combattant qu’une sélection s’opère… » Qu’en pensez-vous ?

Il y a une sélection « par l’argent » : tout le monde ne peut s’offrir une PMA ou une mère porteuse à l’étranger. Certains homosexuels développent aussi un rapport pathologique avec le fait d’avoir un enfant. Mais de manière générale, les homoparents sont des gens comme les autres. La société est plus exigeante avec eux, car on ne peut interdire aux hétéros d’avoir des enfants (et heureusement : où poserait-on l’interdit ?).

On finira malheureusement par découvrir des faits divers dans des familles homoparentales. Pour l’heure, les homoparents ont plutôt tendance à se montrer surprotecteurs et d’une exigence rare. Leurs enfants ne sont pas mieux élevés que les autres mais ils sont plus surveillés parce qu’on a peur de l’image qui peut nous être renvoyée. J’espère que cela aussi va changer et que, petit à petit, on sera plus cool…

[^2]: Principe établi

Société
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