Le Forum Social Mondial a-t-il- encore une quelconque utilité ? A Tunis ou ailleurs…

Claude-Marie Vadrot  • 20 mars 2013
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Il est permis de se poser un certain nombre de questions sur l’utilité et la légitimité du Forum Social Mondial qui s’ouvre le 26 mars pour cinq jours à Tunis. La première : si la situation politique en Tunisie n’avait pas été aussi tendue, le FSM s’y serait-il tenu ou même aurait-il connu cette résurrection qui sent un peu la naphtaline? Ce qui signifie que toutes les autres questions tiennent dans cette interrogation : à quoi servent désormais les sessions du FSM ? A la fin du mois de janvier 2010, me trouvant en Amérique Latine, je suis allé assister au dernier FSM de Porto Alegre et j’en avais tiré pour Politis un certain nombre d’observations –après avoir suivi tous les forums, sauf celui d’Afrique, depuis la première réunion- qui me paraissent plus que jamais valables ou méritant une réflexion.

*« Le Forum social mondial de Porto Alegre vient de se terminer et il est difficile de dire s’il a été un succès ou s’il n’a été, dans un désert médiatique sans précédent, qu’une sorte de répétition bavarde de ce qui se dit ici depuis des années. Difficile de dire aussi si cet altermondialisme a souffert d’être trop pillé et copié ou pour avoir trop négligé les questions environnementales. Sauf à Belem l’année dernière, l’écologie entre difficilement dans le schéma de réflexion de ceux qui, comme Francisco Whiteker, Bernard Cassen ou Candido Brzybowski ont inventé il y a dix ans de nouvelles formes de réflexions et de contestation sur la lancée de la manifestation réussie de Seattle, en 1999, contre l’Organisation Mondiale du Commerce.

Ce n’est pas la présence de seulement 12 000 personnes qui pose problème mais un défaut de communication et probablement aussi la crise d’identité idéologique au bout de dix ans. Hugo, un participant uruguayen spécialiste de l’environnement, présent dés l’origine, résume brutalement sa vision critique de la situation : « au cours des premières années le Forum Social Mondial était en lui même un événement, une proclamation évidente dont les slogans se déclinaient et s’illustraient naturellement. Que l’on soit d’accord ou non avec nous, il était à peine nécessaire d’expliquer. Le kaléidoscope des expériences, des luttes, des échecs et des réussites suffisait à nous faire comprendre, à nous situer. Le public et les journalistes n’avaient qu’à choisir, qu’à picorer puisque nous étions vraiment et concrètement l’autre monde possible. Aujourd’hui, nous bégayons. A l’exception de Lula pour qui venir ici est un rite, un retour aux sources, les hommes politiques ne nous fréquentent plus puisqu’ils ont fait le plein de nos idées pour les accommoder ou à les dénaturer à leurs façons. En fait, ici, il n’y a plus grand chose à « voler ».

Illustration du bégaiement : vendredi matin, le séminaire de conclusion de la semaine, séance qui devait dégager et présenter les axes de l’avenir s’est transformé en une suite hétéroclite de propositions émanant d’une salle bondée : trois minutes, théoriquement, par personne pour lancer des idées. Mais d’une part, la plupart des intervenants ne « vendaient » que leur histoire ou leur préoccupation et d’autre part, surtout, j’ai alors eu la terrible impression, à quelques exceptions prés, d’avoir entendu les mêmes pétitions de principe au cours des trois premiers forums de Porto Alegre. Avec moins de fraîcheur et en prime des condamnations rituelles du capitalisme qui pour être logiques ne font plus avancer la discussion. Surtout devant un public convaincu. Porto Alègre, pour avoir eu raison avant tout le monde, pour avoir annoncé et décrit la crise, dilue inconsciemment sa « victoire » dans la ritualisation.
La récupération a fonctionné et la mondialisation s’efforce de banaliser la plupart des « révolutions » élaborées au cours des premières années de forum. Les participants de 2010 ne paraissent pas en avoir conscience ou ne veulent pas le savoir. Alors, que contrairement à ce qui se passe dans un mouvement politique, national ou internationale le renouvellement des générations se fait très rapidement. « Mais, dans le fond, explique Rita, une cubaine de quarante ans habituée des forums, la difficulté est peut-être là : notre mouvement n’a pas de mémoire et peu d’archives. Donc nous ne bâtissons pas en hauteur mais en largeur. Nous juxtaposons des idées ou même des réalisations sans capitaliser toutes les expériences, sans les transformer suffisamment en revendications et groupes de pression. Nous ne faisons pas assez de politique. Ce qui explique ton impression de répétition, de déjà vu ou déjà entendu. Voilà notre faiblesse. Nous sommes frappés d’amnésie ».

Les altermondialistes ont toujours éprouvé des difficultés à sortir de la critique de l’économie, de la finance et de la mondialisation des marchés. Ce n’est pas dans leur culture. Face à ce reproche, Chico Whitaker esquive en répondant : « oui, tu as peut-être raison, mais nous n’y pouvons rien car chaque forum, à Porto Alegre ou ailleurs, n’est fait de ce que les mouvements, les groupes et les associations y apportent ; les gens ont peu évoqué l’environnement, mais ça viendra ». Les altermondialistes peinent visiblement depuis des années à mêler social, écologie et économie alors qu’à Copenhague, les écologistes l’ont fait et ont reconnu que la bataille environnementale n’avait plus aucune frontière, devenant ipso facto de nouveaux ou les nouveaux altermondialistes. Un renversement de la société civile, probablement lié aux inquiétudes dues au changement climatique, et sur lequel les animateurs du Forum avouent réfléchir sans trouver de solutions. »*

Je crains que tous ces défauts soient démultipliés à Tunis. Parce que la formule est usée, parce que le FSM n’a pas de mémoire, pas de responsables assurant la continuité et passant le témoin aux suivants. Le FSM n’est plus guère qu’un astre mort qui clignote de temps à autre. Le Forum sera probablement passionnant sur la Tunisie et pour les Tunisiens qui ont pris l’habitude de bousculer la parole officielle. Mais que feront les participants quand la religion musulmane, ses mauvais réflexes et la part moyenâgeuse de ses coutumes feront irruption dans les salles et les débats. Je sais que cette interrogation est politiquement incorrecte mais, par rapport à toutes les questions posées depuis plus de dix ans dans tous les forums, notamment par les femmes, il me parait nécessaire de l’évoquer.

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