La sécurité pour qui ?

On vit vraiment dans un monde merveilleux, où on se sent formidablement protégés ! La preuve en deux histoires révélatrices de l’insécurité que nous font subir ceux supposés nous en protéger.

Christine Tréguier  • 8 mai 2013
Partager :

La première se passe dans le Tennessee et est à l’image de cette Amérique caricaturale et excessive, arc-boutée sur la défense de ce qu’elle considère être les libertés individuelles, et ivre de foi religieuse parfois jusqu’à la transe hallucinatoire. L’affaire est minutieusement racontée par Dan Zak du Wahshington Post . En résumé : Le 28 juillet 2012, trois activistes pacifistes – Sister Megan Gillespie Rice, bonne-sœur, 83 ans, Michael Robin Walli, vagabond, 64 ans, et Gregory Irwin Boertje-Obed, peintre en bâtiment, 57 ans – ont réussi à s’introduire en découpant plusieurs grillages dans le périmètre ultra-sécurisé d’Y-12, une usine de fabrication d’armes nucléaires. Ils ont passé plus de quatre heures à crapahuter et ont pu bombé leurs slogans anti-armes nucléaires, sans que les systèmes d’alarme ne se mettent à hurler, ni que personne ne les intercepte. Le superdispositif de protection d’Y-12 a failli, et tout le monde – eux compris – en est resté abasourdi.

Plusieurs députés du Congrès ont même remercié les trois allumés d’avoir montré, par leur folle escapade, l’insuffisance totale de sécurisation de ce haut lieu de l’atome militaire. Pour Sister Megan et ses amis, convaincus d’être investis d’une mission divine pour stopper l’armada nucléaire de leur pays, le criminel, c’est le gouvernement fédéral et ses armes de destruction massive. Mais la Justice américaine, dans sa grande sagesse, les a inculpés pour « sabotage », « intention de nuire, d’interférer ou de faire obstruction à la Défense nationale », soit trente-cinq ans de bagne pour une action pacifiste… Le procès devrait avoir lieu le 7 mai.

image issue du rapport 2012 du Controleur des lieux de détention

La seconde histoire aurait pu se dérouler à Bordeaux, Roanne, Bourg-en-Bresse, Bastia, Fleury ou tout autre lieu pénitentiaire, et, comme en atteste le rapport de février 2011 du Contrôleur des prisons, elle est dramatiquement « ordinaire ». Là, c’est à la prison de Lyon-Corbas et – ça arrive mais c’est assez rare pour être noté – c’est le taulard qui s’est plaint des fouilles à corps systématiques après parloir qui a gagné. Pour celles et ceux qui l’ignoreraient, la fouille à corps, c’est se dépoiler devant le ou les matons, en général dans un endroit pas spécialement chauffé, se pencher en avant et tousser, voire bénéficier d’un vigoureux doigté rectal, histoire de vérifier que rien n’est planqué dans les boyaux. Des fouilles qui, selon la loi, «   doivent être justifiées par la présomption d’une infraction », « adaptées aux nécessités » et uniquement si la palpation ou le recours à des moyens de détection électronique ne suffisent pas.

-L’article du Washington Post-Un article de Rue 89 sur les fouilles à nu dans les prisons-Le Rapport 2012 du Rapporteur des prisons
Le juge des référés a donc tout naturellement considéré que ce genre d’humiliation répétée « constitue une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale » , ordonné au directeur de la taule de suspendre cette pratique sadique, et condamné l’État aux dépens. Cette histoire-ci se finit bien, mieux que des centaines d’autres similaires. Des histoires qui « se passent près de chez vous », mais dont quasiment tout le monde se fout. Moi compris, et je dois m’en excuser publiquement. Car je crois bien avoir reçu une missive-bouteille-à-la-mer de cet homme… Ou était-ce un autre dans la même galère ? Lettre qui a été ensevelie sous les tas d’infos et de dossiers sans réelle importance qui s’amoncellent sur mon bureau. Et je n’ai pas pris le temps de répondre, ni d’écrire ce qui aurait pu, peut-être, aider. Et je ne suis vraiment pas fière de moi… Car, comme le disait Jean-Marie Delarue dans son rapport 2011, « ordonner une fouille, c’est montrer de quel côté se trouve l’autorité ; autorité d’autant plus grande que la consigne consiste justement à “désarmer” l’autre, en le rendant vulnérable   » . Savoir et ne pas dénoncer cette pratique, c’est soutenir tacitement l’humiliation et nier le droit à la dignité de ceux qui en sont victimes.

Publié dans
Les blogs et Les blogs invités
Temps de lecture : 4 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don