La vengeance feu de paille de Delphine Batho

L’ex-ministre de l’écologie a balancé ses vérités jeudi à la suite de son limogeage. Petite revanche fugace plus que stratégie politique…

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Quand un(e) politique décide de « tout raconter », on ne peut s’empêcher, journaliste ou simple « voyeur », de se lécher les babines. Les animaux du cirque médiatico-politique gardent en réserve de telles séances de « pieds dans le plat » pour deux circonstances : éclabousser son ex-entourage afin de se sentir moins seul dans la déconvenue d’une mise à l’écart, ou bien pour se relancer selon un plan calculé. On penche pour la première hypothèse.

À voir la meute des caméras, des appareils photos et des stylos, devant le bureau numéro 1 de l’Assemblée nationale où Delphine Batho allait « tout dire », elle avait déjà réussi un premier coup : salle trop petite bondée, journalistes furax d’être refoulés à l’entrée — la garantie de faire du buzz !

Car oui, le « teasing » de l’ex-ministre de l’écologie tient ses promesses : femme politique blessée, qui revendique un fort esprit d’indépendance, elle « balance ». Officiellement virée mardi 3 juillet pour défaut de solidarité gouvernementale en qualifiant le budget 2014 de « mauvais », elle présentait sa lecture sans fard d’un limogeage brutal. On résume ici, en traduisant en clair :

  • Jean-Marc Ayrault est dans la dérive autoritaire, il a établi les arbitrages du budget 2014 sans discussions directes. « Tous les ministres ont découvert le résultat samedi [29 juin], (…) la collégialité au gouvernement, c’est fini ! »

  • Elle a été sacrifiée par Ayrault et Hollande, lâchée sous la pression de « certaines puissances économiques ». Et « si le gouvernement avait été solidaire, certains n’auraient pas eu ma tête ». Delphine Batho livre un nom surtout : Philippe Crouzet, président de Vallourec, fabricant de tuyaux concerné par l’exploitation du gaz de schiste. S’il est un dossier sur lequel l’ex-ministre a tenu avec une fermeté sans faille, c’est bien celui du respect de l’interdiction de la fracturation hydraulique. Philippe Crouzet — dont la femme, Sylvie Hubac est directrice de cabinet de François Hollande ! —, avait qualifié la ministre de « vrai désastre », en mai dernier devant les cadres de la branche étasunienne du groupe, ajoutant que le problème était en passe d’être réglé, la ministre étant en perte de considération au gouvernement. « Est-il normal qu’il ait pu annoncer ma marginalisation des semaines à l'avance ? De quelles informations disposait-il pour le savoir ? Comment se fait-il que des conseillers de Matignon et de l'Élysée disent du mal de moi dans la presse ? »

  • Le couple présidentiel s’est payé une poussée disciplinaire sur sa personne. « Réaction disproportionnée », alors que « j'imaginais provoquer une discussion ». Elle ne fait que l’insinuer, mais Delphine Batho incrimine le machisme ambiant du monde politique, d’autant plus que d’autres ministres (entendre Montebourg) en ont commis, à son appréciation, des incartades bien plus offensantes que la sienne. Elle ne dira pas (ce n’est pas valorisant pour elle) : Montebourg, qui a pesé près de 20 % lors de la primaire socialiste, est un rebelle autrement plus respectable, politiquement, qu’une Delphine Batho qui répète à plusieurs reprise qu’elle est « une militante ». Traduire : pauvre en réseau de soutien. D’ailleurs, elle s’est fâchée avec le seul poids lourd qui aurait pu lui valoir maintien au gouvernement : Ségolène Royale, son ex-mentor politique.

  • Hollande et Ayrault ont tué l’espérance née de l’éviction de Sarkozy et exposent la France au péril FN. « Ce que je n'accepte pas, c'est l'abandon le fatalisme le renoncement à l'espoir du 6 mai. » Le crime est nommé : « l’austérité, le tournant de la rigueur qui ne dit pas son nom et qui prépare la marche au pouvoir de l'extrême droite. » C’est de loin l’accusation la plus grave.

Delphine Batho, qui a parlé comme un condensé des critiques EELV-Parti de gauche, n’envisage cependant pas de quitter le PS à ce stade. Elle compte s’investir auprès de la Fondation Nicolas Hulot et continuer « le combat politique » en reprenant le siège de députée qu’elle a laissé à son suppléant en entrant au gouvernement. Mais en aura-t-elle les moyens ? Après les pavés qu’elle a lâchés, la voilà pestiférée auprès des gros bataillons socialistes (qu’elle ne fréquentait pas). Pour la suite, elle dit ne pas avoir « de plans précis ».

Sa conférence de presse « vérité » semblait d’abord destinée à laver sa dignité piétinée plus qu’à organiser le rebond de sa carrière, et elle ne révèle finalement que la réalité, connue, des mœurs politiques de l’époque. Alors qu’elle en terminait, l’information du rejet des comptes de campagne de Sarkozy fait bondir hors de la salle un confrère en semi-transe. Le feu de paille Batho vient d’être étouffé par du lourd…

Sa mésaventure pourra au moins servir aux écologistes : après une première année d’alliance gouvernementale fort maigre en satisfactions, ils pourront toujours se plaindre de l’épisode Batho pour tenter de faire pression sur les arbitrages « recettes » du budget 2014, qui — promettait Ayrault l’an dernier —, verrait se mettre en place une fiscalité écologique.


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