Documentaire : Et la Navale restera

Julien Grimaud et Dany Morel signent un éblouissant documentaire radio, revenant sur la mémoire ouvrière des chantiers navals de Nantes.

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En 1987, le départ du Bougainville marquait la fermeture du dernier chantier (Dubigeon). Les cales du Quai des Antilles allaient devenir muettes. La menace pesait depuis quelques années, faute d’un carnet de commandes nourri. Avec la fin des chantiers navals, c’est un arc-en ciel de métiers qui disparaissait. Des corps de métier que ressuscitent Julien Grimaud et Dany Morel, dans un documentaire radiophonique laissant la parole aux ouvriers, près de trois décennies plus tard.

Ce sont des mémoires d’ex, à la fois tragiques et drôles, vives, denses et intenses, des mémoires devenues rares, et bien précieuses, évoquant autant la pénibilité que la camaraderie, autant la vie sociale que les revendications.

*Ecoutez le documentaire radio : Et la Navale restera

Entretien avec Julien Grimaud et Dany Morel, réalisateurs :

Qu'est-ce qui a présidé à la réalisation de ce documentaire ?

Un sentiment d'urgence... L'origine de la navale à Nantes se perd dans la nuit des temps mais, si au cours de sa longue histoire des centaines de milliers d'hommes et de femmes ont vécu aux rythmes des chantiers, les héritiers de son patrimoine - cette dernière génération de la navale nantaise - ne sont pas éternels. Au soir de leur vie pour la plupart d'entre eux, ces témoins sont appelés à disparaitre, et avec eux, la mémoire dont ils sont porteurs.

Le désir aussi de faire écho à un discours de résistance... Dans une situation marquée plus que jamais par l'offensive politique, sociale et culturelle du libéralisme, la mise en lumière de la culture ouvrière - avec tout ce qu'elle témoigne de valeurs, telles que celles de partage, de solidarité, de lutte, relève aussi, du combat politique. Nous souhaitions nous y inscrire.

C'est une mémoire, et en même temps, vous réactivez des fonds sonores, des bruits… Comment avez-vous procédé ?

D’abord, il faut rendre grâce aux anciens ouvriers eux mêmes. Alors que la fermeture des chantiers leur apparaissait inéluctable, certains d’entre eux ont compris la nécessité de conserver les traces sonores des différents métiers impliqués dans la construction des navires. Leur objectif était notamment de s’en servir comme bande-son dans un lieu qui devait alors faire vivre la mémoire des chantiers - et qui est devenu depuis la Maison des Hommes et des Techniques. Lorsque nous sommes tombés sur cette matière sonore, grâce à Jean Relet, nous en avons saisi toute de suite l’importance. Elle s’est imposée, en nous offrant à la fois une texture et un rythme qui permettait d’imaginer, rien qu’à l’oreille, ce que pouvait être le quotidien de ces hommes. Il était pertinent ensuite d’opposer ces sons avec le relatif silence qui domine aujourd’hui le site, un silence paisible, à peine troublé par les flots du fleuve, les allers et retours d’une navette fluviale ou des grappes d’écoliers en visite. Une ambiance sonore qui est elle même une trace, celle de l’effacement de cette mémoire.

Pourriez-vous me dire où êtes vous allés enregistrer, dans quels lieux différents ?

Tous les témoignages ont été enregistrés à la Maison des Hommes et des Techniques, créée par les anciens des chantiers. Ils s’y retrouvent chaque semaine, et il ne nous a pas été difficile de les faire parler. Au passage, et comme le dit l’un d’entre eux, il est rare que des anciens ouvriers viennent encore échanger autour d’un verre trente ans après la fermeture de leur entreprise… Pour ce qui est des ambiances, là aussi c’est sur le site que nous les avons collectées. Il fallait notamment qu’on entende la Loire caresser les rives car c’est tout de même elle qui a permis l’établissement des chantiers...

Que reste-t-il de ces lieux ?

Le site des chantiers est aujourd’hui un archétype de la requalification des anciens lieux industriels, phénomène à l’œuvre dans beaucoup de villes européennes : Bilbao, Lisbonne, Liverpool… Bars, galeries d’art, école de cinéma, salle de concert se sont progressivement implantés ici, dans le sillage des fameuses Machines de l’île, qui cristallisent tant les critiques des anciens ouvriers. Autant le dire tout de suite, nous en partageons la plupart, à commencer par celle-ci : qu’un éléphant mécanique se ballade sur un site où l’on construisait des bateaux, quel est le lien avec le patrimoine de la ville ? Mais soyons justes, il reste des traces visuelles de ce passé industriel : les cales, le bâtiment principal des Ateliers et Chantiers de Nantes et surtout " la grue jaune", qui demeure un emblème auquel sont attachés les Nantais. Certains estiment que c’est suffisant pour rappeler le passé industriel de la ville, d’autres considèrent que ce sont ou seront des vestiges noyés dans un vaste espace récréatif.

L'impression domine cependant qu'on a nié cette mémoire ouvrière, au profit peut-être d'une spectacularisation de la culture…

Dans le documentaire, Jean Relet évoque une "lutte des classes culturelle", et il a raison. C’est une mémoire avec laquelle la ville, depuis la fermeture des chantiers en 1987, a toujours été embarrassée. En effet, l'histoire du monde du travail, les valeurs de la classe ouvrière, l'écho de ses luttes, de résistances, d'émancipation, etc., tout ça n'est pas franchement dans la tonalité du discours de communication de la ville... Et elle a toutes les chances de disparaître. Mais ce qui est plus gênant que la spectacularisation de la culture (ce n’est pas une spécificité nantaise), c’est le story telling qui l’accompagne. La promotion d'une certaine histoire, en substitut. Elle est racontée au musée du Château des Ducs ou au Mémorial de l’Abolition de l’Esclavage, et est jugée digne d’être intégrée chaque année dans le parcours estival du « Voyage à Nantes ». Étrangement, ce parcours passe juste à coté de la Maison des Hommes et des Techniques, mais n’invite toujours pas à s’y arrêter.


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