Patrick Chamoiseau : « Retrouver une poétique du vivre-ensemble »

Pour l’écrivain Patrick Chamoiseau, il y a dans la culture française de quoi puiser une nouvelle éthique, afin de faire face aux défis actuels et de retrouver le sens de la beauté du monde.

Christophe Kantcheff  et  Olivier Doubre  • 16 décembre 2015 abonné·es
Patrick Chamoiseau : « Retrouver une poétique du vivre-ensemble »
Patrick Chamoiseau Dernier ouvrage paru : Césaire, Perse, Glissant, les liaisons magnétiques (éd. Philippe Rey).
© Ulf Andersen/Getty Images/AFP

Demander à Patrick Chamoiseau quel est son regard sur la France consistait à faire un pas de côté, fort de l’éloignement de ce petit bout de France atypique, créolisé et longtemps colonial, qu’est la Martinique. C’est du Lamentin, bourgade où il vit, que le lauréat du prix Goncourt 1992 (pour le superbe Texaco, fresque revisitant l’histoire de son île sur trois générations) nous a répondu. Son rapport à la France passe d’abord par la langue, « matière première » mais certainement pas « naturelle » pour l’auteur d’ Écrire en pays dominé (Gallimard, 1997). Ainsi que par la conscience d’une France immergée dans le « tout-monde », cher à son maître Édouard Glissant, nécessaire à l’ouverture à l’Autre.

Puisque nous consacrons ce dossier à « la France qu’on aime », quelle est la France que vous aimez ?

Patrick Chamoiseau :  Celle des poètes, Villon, Lamartine, Hugo, Lautréamont, Rimbaud, Char, celle de Rabelais et de Montaigne, celle de Camus, de Sartre ou de Deleuze, de Bourdieu, d’Edgar Morin, celle de Brassens, de Ferré, de Cabrel, de Bashung…Celle de Jean Jaurès ou encore celle de Pierre Rabhi… Il y en aurait tant à citer !

À quoi fait écho, chez vous, cette France-là ?

Elle m’a assuré une fréquentation assidue de la beauté. Cette fréquentation induit une éthique, pas seulement un humanisme vertical, coupé de son entour et l’exploitant jusqu’à se menacer lui-même, mais véritablement une manière de bien vivre dans un rapport très humble et très respectueux au vivant. L’éthique qui se nourrit de beauté n’est pas une simple mécanique de « valeurs » que l’on s’envoie à la figure, que l’on peut même manier comme des masses meurtrières, mais une intelligence relationnelle qui vous inspire le respect, la décence, le souci de l’autre et de son épanouissement, et le besoin de l’autre dans l’épanouissement de soi. L’éthique relationnelle n’est jamais simple. Tout en étant de construction individuelle, elle se nourrit de solidarités collectives, elle se souvient de la morale, elle intègre les dignités républicaines, elle s’imprègne des avancées de la pensée et de la science.

Pourquoi accorder une telle importance à l’éthique ?

La globalisation du monde et les mutations climatiques nous obligent à mettre en œuvre des transformations profondes de nos existences individuelles et collectives. Seulement, chaque fois qu’une société doit rapidement se renouveler, on constate un repli reptilien général, un rugissement des « valeurs », un dévoiement de la spiritualité, une usure des solidarités, un affaissement de la morale, et finalement, comme source et conséquence : une déperdition de l’éthique. L’éthique est ce qui donne du sens à nos actions. Elle ordonne chacune de

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