Ainsi fut-elle, une femme engagée

Benoîte Groult, romancière, essayiste et féministe, est décédée à l’âge de 96 ans, lundi 20 juin.

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Il était prévu de la prénommer Benoît, tant ses parents, comme beaucoup à cette époque, au lendemain de la Première guerre mondiale, n’envisageaient que la naissance d’un garçon. La petite fille qui naît le 31 janvier 1920 est donc appelée Benoîte, prénom peu courant et un peu rude, qui lui valut d’être rapidement appelée Rosie. Elle ne reprendra son vrai prénom qu’à 16 ans, commençant là à affirmer sa personnalité.

Née dans un milieu plutôt aisé et libre, avec un père décorateur et une mère créatrice de mode et sœur du célèbre couturier Paul Poiret, elle raconte dans son autobiographie parue en 2008 combien elle n’aime pas tout ce qui est supposé revenir aux femmes et plus largement tout ce dont s’occupe sa mère : « J’avais horreur de la mode, des robes, de la clientèle, horreur des réceptions, des grands dîners. » Tout le contraire de sa sœur cadette Flora, dont elle est néanmoins très proche.

Elle délaisse ainsi son apparence, presque jusqu’à s’enlaidir, durant une adolescence plutôt rebelle, comme elle l’explique dans l’un de ses livres les plus célèbres, Ainsi soit-elle (Grasset, 1975), récit de sa prise de conscience progressive de la condition des femmes qui la conduit à un profond engagement féministe :

L’obligation absolue de décrocher un mari, et un bon, a suffi à transformer la jolie petite fille que je vois sur mes photos d’enfant en une adolescente grisâtre et butée.

Mais à la sortie de la guerre 1939-1945, elle se plie néanmoins aux conventions, épousant d’abord un étudiant en médecine, qui meurt toutefois très vite d’une tuberculose. Elle passe donc la Libération dans les bras d’un soldat américain mais, bien qu’amoureuse, refuse de le suivre outre-Atlantique. Elle épouse ensuite le journaliste Georges de Caunes, dont elle a deux filles. Celui-ci la délaisse souvent mais veut un fils. Elle refuse d’avoir un autre enfant de lui et décide d’avorter, épisode terrible de cruauté qu’elle raconte dans Mon évasion, son autobiographie suscitée, parue chez Grasset.

Évadée de son milieu

Reprenant sa liberté, elle divorce et se remarie alors avec l’homme qui partagera sa vie jusqu’à sa disparition en 2004, Paul Guimard. Comme elle le racontera sur France Culture bien plus tard, « c’est Mai 68 qui m’a rendue féministe », mettant alors des mots sur des sentiments d’injustice au départ diffus, apprenant à revendiquer l’égalité d’une condition féminine que les femmes elles-mêmes laissent trop souvent nier, dans une société où toutes les décisions sont censées être prises par les hommes.

Rien ne changera profondément, explique-t-elle à la fin des années 1970_, aussi longtemps que ce sont les femmes elles-mêmes qui fourniront aux hommes leurs troupes d’appoint, aussi longtemps qu’elles seront leurs propres ennemies._

Mais avant cette « évasion » de son milieu et des conventions, elle est entrée de façon originale en littérature, écrivant avec sa sœur Flora plusieurs romans qui rencontrent un certain succès, comme Journal à quatre mains (1962) ou Le féminin pluriel (1965), toujours chez Grasset. Après Mai 68, elle refuse non seulement de s’enfermer dans une littérature supposée strictement « féminine » mais elle devient profondément féministe, en écrivant désormais seule des livres plus engagés encore.

Avant de revenir au roman dans les années 1980 et 1990, Benoîte Groult observe alors les jeunes militantes révolutionnaires et féministes des années 1970 qui ont l’âge de ses filles et sont le moteur du MLF. Avec Ainsi soit-elle (1975), elle révèle la condition des femmes de sa génération, formées à l’idée de sacrifice et de soumission auprès de leurs maris, moins portées vers la radicalité des « années 68 ». Un travail, qu’elle poursuit avec Le féminisme au masculin (1977), à la fois littéraire et militant qui tend à faire prendre conscience à cette génération de l’importance du féminisme.

Contre le phallocentrisme

L’un de ses derniers engagements est marqué par son adhésion à l’Association pour le droit à mourir dans la dignité, alors qu’elle voit sa sœur Flora décliner, diminuée par la maladie d’Alzheimer. Là encore, un combat de liberté, d’affirmation et de conscience, pour le droit de choisir et de disposer de son corps et de son esprit. Entretemps, elle aura présidée durant la première moitié des années 1980, sur nomination d’Yvette Roudy, la (première) ministre des droits des femmes de François Mitterrand, une Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions. Un combat (loin d’être achevé aujourd’hui), qui lui valut de croiser le fer avec les épées toutes masculines de l’Académie française – où ne siégeait alors qu’une seule femme, Marguerite Yourcenar – à qui l’auteure ou autrice du Féminin pluriel déclara :

En réalité, il n’y a pas de féminin possible quand on ne veut pas qu’il y en ait. Les arguments produits, et qui se voudraient linguistiques, ne sont en fait qu’idéologiques et relèvent de ce phallocentrisme naïf qui a présidé dans le passé à tant de jugements, de théories, de lois, de décisions historiques dont l’une des plus significatives a été l’instauration du suffrage universel qui oubliait seulement une moitié des Français !


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