Loïc Canitrot, poursuivi par le Medef : « Les attaques portées contre moi sont politiques »

Dernière étape d'une procédure judiciaire qui aura duré plus d'un an, Loïc Canitrot passe jeudi devant le juge. Paradoxe : alors que c'est lui qui a été frappé par le chef de la sécurité du l'organisation patronale, le membre de la compagnie de théâtre Jolie Môme est présenté comme l'accusé.

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Passé de victime à accusé, Loïc Canitrot, de la compagnie de théâtre Jolie Môme, espère beaucoup de son procès qui se déroulera jeudi 25 janvier. Le 7 juin 2016, en plein mouvement contre la loi travail et Nuit Debout, les intermittents du spectacle occupent les locaux du syndicat patronal, lors d'une discussion sur l'assurance chômage entre organisations d'employeurs et de salariés. Ils veulent faire valoir l'accord signé entre les employeurs et les salariés du spectacle le 28 avril. Le Medef et la CFDT s'opposent à cette avancée des droits sociaux. C'est au cours de cette action que Loïc Canitrot, a été frappé par le chef de la sécurité du Medef, alors qu'il levait les mains en l'air.

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Frappé à l'entrejambe, il passe 72 heures en garde à vue. Une longue descente aux enfers. Son agresseur l'accuse de violences en réunion, lui a dû s'y reprendre à quatre fois pour que sa plainte pour « dénonciation calomnieuse » soit enregistrée. Après plusieurs reports du procès, dont l'un parce que l'enquête avait été faite à charge, il voit enfin le bout du tunnel du processus judiciaire. Au carrefour de diverses luttes sociales, il souhaite un procès politique pour dénoncer les attaques envers les manifestants et montrer, une fois encore, le vrai visage du Medef.

On dit souvent que vous êtes une image de la convergence des luttes, on a vu des pancartes avec votre visage… Vous êtes très personnifié dans ce combat. Comment voyez-vous cela ?

Loïc Canitrot : Pas d'un très bon œil. Mais mon comité de soutien m'a dit que c'était nécessaire, alors je fais avec. Ce procès, c'est la possibilité de fédérer beaucoup : les opposants à la loi travail, ceux qui ont participé à Nuit Debout, les intermittents du spectacles… Un peu à l'image de la compagnie Jolie Môme qui est au carrefour de plein de luttes. D'où l'intérêt de porter un procès qui sera vraiment politique. Pour ce qui est de la personnification, disons que c'est un outil pas enthousiasmant mais nécessaire.

Qu'attendez-vous de ce procès tant attendu ?

Il y a plusieurs points. Tout d'abord, la relaxe, car j'estime que mon affaire est plutôt facile, même si le Medef n'a pas fourni les films des caméras de surveillance qui auraient clairement montré le chef de la sécurité me donner un coup de pied dans les parties génitales. Selon eux, ces vidéos ont été effacées « par inadvertance » par le sous-traitant. La relaxe me semble évidente puisque je n'ai frappé personne. Elle l'était moins pour la procureure lors du premier procès le 8 décembre 2016. Lorsque mon avocate Irène Terrel s'est rendu compte que ma plainte n'avait pas été instruite, la procureure a rétorqué qu'il en était hors de question. À ses yeux, j'avais mis un coup à ce monsieur, celui-ci avait pris peur et m'avait frappé à son tour. Une sorte de légitime défense...

Ensuite, il faut rappeler que je ne suis pas seul : depuis le début de la contestation de la loi travail, 4 300 personnes ont été poursuivies au niveau judiciaire ou réprimées par la direction des entreprises, pour des actes politiques, syndicaux voire humanitaires, comme pour certaines personnes qui aident les migrants. Face à cette énorme pression, je compte démontrer mon innocence et que les attaques portées contre moi sont politiques. Et il en va de même pour tous les camarades poursuivis. C'est l'un des gros enjeux de ce procès.

D'autant qu'en ce moment on est de nouveau dans une phase de discussion sur l'assurance chômage.

Oui, et le jour même de mon procès, il y a une négociation entre les « partenaires » sociaux dans les locaux du Medef, à l'endroit où nous étions un an et demi plus tôt ! C'est donc l'occasion de parler à nouveaux de la question du régime des intermittents. Si on jouit encore de notre victoire de 2016, pour le moment, elle reste une victoire imparfaite : nous avons encore beaucoup de choses à gagner. Avec la coordination des intermittents précaires d'Île-de-France (CIP-IDF) et la CGT spectacle, nous avons préparé des modèles alternatifs à l'intermittence. Il s'agit de l'élargir à des personnes qui en ont besoin (graphistes…) et que ce régime soit plus efficace et mieux adapté à nos métiers. D'autant que, face à ce gouvernement qui donne tout au Medef, nous appréhendons le résultat de ces négociations. Et puis, ce procès est aussi un moyen de démontrer ce qu'est ce syndicat du patronat et de dénoncer ses violences, qu'elles soient symboliques ou sociales.

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Votre affaire fait écho à celle des Goodyear, de la chemise arrachée du DRH d'Air France… On condamne les violences physiques tout en ignorant les violences symboliques des grandes entreprises. Comment analysez-vous cela ?

Aujourd'hui, mettre des milliers de personnes dans la misère en leur enlevant leur travail et leur toit n'est pas considéré comme un crime, tandis qu'arracher une chemise ou jeter un ordinateur par une fenêtre est passible de prison. C'est complètement disproportionné. Les lois sont conçues par des personnes qui ont intérêt à préserver la propriété privée bien plus qu'à protéger les humains. Donc le système judiciaire applique cette règle. La sécurité des biens est la plus haute valeur dans cette société, c'est ce qui la rend inhumaine. Et c'est bien pour ça qu'il faut que l'on la renverse.

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