Débat entre jeunes et policiers à l’Assemblée nationale

Le collectif Citoyens et policiers organisait, ce samedi, une rencontre entre jeunes de quartiers dits difficiles et des représentants des forces de l’ordre, le tout sous l’œil attentif de trois députés.

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T rouvez moi dix jeunes et dix policiers, et je vous organise une visite commune de l’Assemblée nationale ! » Ce défi, lancé par le député Pouria Amirshahi lors de la précédente mandature, a été relevé par le collectif Citoyens et policiers ce samedi 31 mars. Ce collectif est né en 2016, pendant les manifestations contre la loi travail et les assemblées Nuit debout. Au fil des mois, il est devenu un espace de rencontres et de dialogue en faveur d’un rapprochement entre police et population. Par ce travail conjoint de deux camps souvent perçus comme irréconciliables, ses membres tentent d’en faire « un espace de réflexion de long terme, où l’on imagine des solutions d’avenir. »

Au-delà de la visite, le point crucial de la matinée était le débat entre les policiers et les jeunes, animé par deux membres du collectif, Sandra Pizzo, citoyenne, et Fabien, policier. Deux associations étaient présentes : Espoir 18 et Génération femmes, ainsi que Mamadou, un jeune victime d’un contrôle au faciès lors d’une sortie scolaire. Trois députés accompagnaient cette assemblée hétéroclite : Frédéric Descrozaille (LREM, Val-de-Marne), Catherine Kamowski (LREM, Isère) et Maud Petit (MoDem, Val-de-Marne), l’une des initiatrices du projet.

Dès 9h15, devant les grilles du palais Bourbon, les premiers arrivés attendent les retardataires. Les groupes ne se mélangent pas. Une fois passés les portiques de sécurité, le guide prend la visite en main : au programme, découverte de l’institution, de son histoire, et de son fonctionnement. Une légère impatience se fait sentir du côté des plus jeunes.

Dépasser les préjugés

Le temps du débat arrive enfin. Une rapide présentation de chacun permet de mettre les participants plus à l’aise. Espoir 18 œuvre dans le XVIIIe arrondissement de Paris, notamment pour développer la citoyenneté et contribuer à la prévention de la délinquance. Depuis cinq ans, l’association a mis en place des rapports police/population permettant de favoriser le dialogue autour de repas communs et d’interventions dans les commissariats. Des jeunes, Charles, Dimitri, Cheikh et Marek, entre 13 et 19 ans, entourent le directeur de la structure, Jérôme Disle. Génération femmes est une association de médiation sociale située à Evry, en Essonne. Ils sont à l’initiative du dispositif « collèges unis », un groupe de dix-huit collégiens réalisant un court métrage sur les relations entre les jeunes et la police. Mourad, l’animateur, est accompagné de Nawell et Maïmouna, ainsi que du réalisateur qui les accompagne dans leur projet. Cinq policiers ont également répondu à l’appel. L’enjeu : permettre à chaque camp de dépasser ses préjugés.

Pour les jeunes, les objets principaux de la crispation sont clairs : les contrôles au faciès dont ils sont victimes régulièrement, et le comportement parfois irrespectueux des policiers à leur égard. « Plein de policiers donnent des surnoms pendant les contrôles, moi ils m’appelaient Kirikou, raconte Mamadou. Ils oublient qu’en face d’eux ils ont des adolescents. Le contrôle pendant la sortie scolaire, ce n’était pas le premier, ça m’a mis en colère, mais j’ai décidé d’en faire quelque chose de positif. Avec mes copains on a attaqué l’État en justice. Des policiers qui font bien leur travail, il y en a, mais d’autres sont juste là pour casser du Noir et de l’Arabe. Je veux entrer dans la police, pour changer les choses de l’intérieur. »

Pour les adolescents, comme pour certains officiers et députés présents, la mise en place de récépissés de contrôle, ou d’un autre moyen de vérification, pourrait être un début de solution. L’idée d’une évaluation citoyenne du service public qu’est la police est aussi évoquée. Pour Léo, policier, la nécessité pour les équipes de justifier au quotidien de leur activité accentue le nombre de contrôles.

« On est sorti du rôle de gardien de la paix »

Selon Jérôme Disle, « au-delà de l’animosité ambiante, il y a une méconnaissance du travail de la police, des lois et une méconnaissance des quartiers par les policiers ». L’approbation est générale du côté des forces de l’ordre. « On est sorti du rôle de gardien de la paix, on s’est barricadés derrières nos uniformes, explique Mickaël. Pendant notre formation, tout nous est présenté comme un danger potentiel. Il faut intégrer à la formation la lutte contre les préjugés, arriver à dépasser nos peurs, tout en restant vigilants. » Aucun policier ne nie que certains collègues ont des comportements inacceptables, là encore, un problème dû au recrutement et à la formation des équipes.

D’un côté comme de l’autre, la disparition de la police de proximité, en 2003, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur, est considérée une erreur, détruisant le peu de liens entre habitants des quartiers et policiers. Malgré la création d’une « police de la sécurité du quotidien », en février dernier, le travail pour regagner la confiance s’annonce long et difficile.

À lire >> Police de sécurité du quotidien : Un dispositif ambigu

D’autant qu’en 20 ans, les rapports entre police et population se sont fortement dégradés selon les policiers présents. Idir est un officier de police issu des quartiers difficiles, il explique : « Les ilotiers jouaient au foot avec nous, ils nous éduquaient, on avait confiance en eux. La plupart des jeunes de l’époque s’en sont sortis, grâce à eux. Aujourd’hui on est formé aux aspect répressifs, pas au dialogue. »

« Les violences des deux côtés doivent cesser »

L’heure est venue de quitter la salle, le débat aurait pu continuer des heures, la confrontation des points de vue et des vécus de chacun a été vécu par les participants comme un moment très positif. Charles, 19 ans, membre de l’association Espoir 18 conclu :

Un débat comme ça, c’est très intéressant, ça ne peut qu’aider à avoir de meilleurs rapports les uns avec les autres. Ça va prendre du temps évidemment, mais c’est un début.

Maud Petit est députée de la circonscription du Val-de-Marne où deux policiers se sont fait agressés, à Champigny-sur-Marne, le soir de la Saint-Sylvestre. Pour elle, ce dialogue est nécessaire :

J’ai posé une question au gouvernement sur la difficulté des relations entre jeunes et policiers, et je savais qu’une association œuvrait dans le sens d’un rapprochement. Je pense qu’il y a des violences des deux côtés, qui doivent cesser. Il faut absolument multiplier ce genre de rencontres pour faire bouger les lignes. Faire un état des lieux de la situation, savoir combien de jeunes sont contrôlés régulièrement, pourquoi ils sont plus contrôlés dans certains quartiers que dans d’autres, pourquoi ils sont contrôlés plus en raison de leur couleur de peau ou de leur tenue vestimentaire que d’autres, savoir pourquoi on fonctionne comme ça et trouver des solutions pour que plus personne ne soit stigmatisé, ni d’un côté ni de l’autre. C’est par le dialogue, l’échange et l’éducation qu’on fait aussi avancer les choses.

La question des moyens financiers mis dans les banlieues ou dans la formation des policiers n’est pas, pour le moment, entrée dans le débat.


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