« Ton cul, c’est mon génie » : Jean-Pierre Marielle a tiré le rideau

L'acteur laisse derrière lui une filmographie impressionnante, sans jamais avoir abandonné le théâtre.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


L es mois d’avril sont meurtriers. C’était un film de Laurent Heynemann (1987), dans lequel Jean-Pierre Marielle jouait le rôle d’un flic désabusé, meurtri par la mort de sa fille, néanmoins efficace dans ses enquêtes. Un rôle dans l’âpreté, comme en avait peu joué le comédien.

Bon, ben voilà. Jean-Pierre Marielle a cassé sa pipe ce 24 avril. Des « suites d’une longue maladie » qu’on dit. Marielle, ou l’acteur populaire. Dont on retient d’abord sa voix chaude, son œil roublard, sa malice, son rire jovial. Né à Paris, Marielle est toujours resté, curieusement, un provincial. Grandi à Dijon, certes, mais remonté en capitale, formé au métier de comédien à l’école de la rue Blanche et au conservatoire. Affaire connue, c’est là qu’il rencontre Belmondo, Rochefort. Ça forme une bande, à laquelle s’ajoute Claude Rich (tant qu’à déconner). 

Gaudriole et pataphysique

On est alors au milieu des années 1950. Ses débuts s’agitent sur les planches, avant de tâter du cabaret. Il lui faudra presque dix ans pour s’imposer sur le grand écran. Et c’est ce que retiendra le grand public aujourd’hui. Faites sauter la banque, Week-end à Zuydcoote, Un monsieur de compagnie, pour commencer… D’abord délicieux dans Le Diable par la queue (1969) de Philippe de Broca. Grandiloquent dans Que la fête commence (1974) de Bertrand Tavernier.

Puis tombe le rôle majeur : Les Galettes de Pont-Aven, écrit et réalisé par Joël Séria. Un texte ciselé au cordeau, époustouflant, irrévérencieux, en Henri Serin, « comme un serin », subtile ode à la liberté, pêle-mêlant gaudriole et pataphysique chez un représentant en parapluie pour la maison Godinot, lâchant le bazar familial pour une existence plus proche d’un Gauguin bretonnant, en amateur de croupe saillante, énamouré devant le cul de Marie : « Ton cul, c’est mon génie ! Bordel, je renais ! »

« Je ne suis pas un acteur de tombola »

D’autres films ont suivi. Non moins connus, confirmant la confirmation. Un moment d’égarement, de Claude Berri, Coup de torchon, de Bertrand Tavernier, Quelques jours avec moi, de Claude Sautet, Tous les matins du monde, d’Alain Corneau – que beaucoup tiennent pour son plus grand film (sans doute au motif que c’est le plus grave, et c’est parfaitement idiot). Marielle a enquillé les rôles, passant d’un genre l’autre, sans scrupules. Avec le goût de jouer toujours. Jusqu’au bout. Et sur les planches aussi. Molière, Racine, Ionesco, Feydeau, Stoppard, Guitry, Claudel, et souvent Harold Pinter, pour lequel il recevait un Molière en 1994 pour son rôle dans Le Retour. Pas de hasard. Il y a chez Pinter une ironie féroce, une perversité trouble qui correspondait parfaitement au bougre. 

À l’inverse, le cinéma ne l’a jamais récompensé d’un César. Pourtant sept fois nommé Marielle ! À vrai dire, il s’en foutait. Et le revendiquait : « Je ne suis pas un acteur de tombola ! » Un peu comme Patrick Dewaere, également méprisé par les « professionnels de la profession ». Il n’empêche, valant bien plus que Noiret, Rochefort et Rich, Jean-Pierre Marielle avait su plaire et séduire par un lyrisme tout personnel, une espèce de modestie aussi. Il faudrait revoir son intervention un soir chez Bernard Pivot, refusant de parler cinéma au profit du jazz dont il n’était pas seulement fervent, mais fin érudit, collectionneur de tours (45 et 78) averti, comme sur la bonne bouffe et les bonnes quilles. Pivot entendait parler de sa carrière. Marielle avait décliné : « Je ne suis pas un militaire, pourquoi me parler de carrière ? »

Dans cette pelletée de comédies truculentes et de films d’auteurs, de pièces exigeantes, reste et restera un Marielle, sans équivalent, qui attirait l’adjectif. Gouailleur, atrabilaire, cabot (à fond !), coquin, grande gueule, prolixe et réservé (ce qui n’est pas facile), gourmand, paillard, truculent, goguenard, misanthrope, audacieux, fou furieux et, diable, triste sire, tellement inattendu. Bref, le suprême de l’élégance.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents