Patrick Autréaux : « Au cœur de l’écriture, il y a : “je ne sais pas” »

Avec Quand la parole attend la nuit, Patrick Autréaux livre un puissant roman d’initiation en suivant l’évolution d’un étudiant en médecine dont l’élan vers les autres passe par une meilleure compréhension de lui-même.

Faire médecine. Voilà une injonction courante dans nombre de familles ou certains milieux sociaux, intégrée par quantité de fils et de filles. Tel n’est pas du tout Solal, le personnage du roman de Patrick Autréaux Quand la parole attend la nuit. Le fait qu’il ait entrepris des études de médecine répond pourtant à un appel ancré en lui très tôt, en raison d’anciens deuils familiaux et d’une mère qui a survécu enfant à une maladie grave : il s’agit de faire des miracles.

Quand le livre commence, Solal est un idéaliste, enclin à la contemplation, auteur de poèmes, connaissant sa première passion amoureuse homosexuelle. Mais « les études de médecine, en général, ne sont guère que des initiations de pacotille », écrit Patrick Autréaux, qui parle d’expérience, ayant lui-même été psychiatre urgentiste pendant des années. Les études de médecine sont difficiles, non seulement par le haut niveau de savoir et de technicité exigé, mais parce qu’elles requièrent un travail sur soi, une maturité, alors qu’on est encore dans l’inquiétude de la jeunesse, afin de mieux être à l’écoute des autres.

Quand la parole attend la nuit raconte ce parcours, qui passe, pour Solal, par des bouleversements dans sa vie amoureuse et sexuelle, des remises en question dans sa vie spirituelle et d’intenses rencontres dans sa vie à l’hôpital. Ce livre, dont l’action se déroule entre la chute du mur de Berlin et le 11 septembre 2001, est un roman d’apprentissage, de tous les apprentissages. C’est pourquoi il semble sans cesse s’élargir, mettant progressivement l’intimité de Solal en correspondance avec le monde, cette humanité qui peuple les hôpitaux, de laquelle, en vérité, nous faisons tous partie.

Plusieurs des ouvrages précédents de Patrick Autréaux étaient issus de l’onde de choc de la maladie qui l’a touché et aurait pu le tuer. Ces livres cherchaient une lumière au cœur de la déréliction. Situé dans la période de sa vie qui précède, Quand la parole attend la nuit en constitue l’archéologie. On y retrouve la même faculté de pénétration de l’insaisissable.

En quoi l’apprentissage de la médecine est-il un mode de connaissance de soi et des autres ?

Patrick Autréaux : Telle était la piste de départ pour ce livre : étudier la médecine dépasse le seul but du soin. C’est explorer la multitude en soi, découvrir dans les autres les multiples facettes qu’on peut reconnaître. Et ainsi mieux comprendre ce qui peut paraître incompréhensible chez autrui. « L’homme normal ne sait pas que tout est possible » : cette phrase est au cœur de ce roman, je n’en ai pas précisé la référence, elle est extraite de L’Univers concentrationnaire, de David Rousset. Lorsque je l’ai lue autrefois, je l’ai immédiatement transposée à mon expérience des urgences psychiatriques. Et puis mon histoire familiale ne me rendait pas étranger à la violence de la « folie ». Si l’on est suffisamment attentif à ces petits écarts que l’on peut tous sentir en soi, que la vie quotidienne masque et que les crises rendent manifestes, si on ne les nie pas, on peut regarder l’autre avec moins de distance, on biaise notre tendance à juger.

Un jour – j’étais déjà praticien – j’ai reçu un vieil homme mélancolique qui présentait les symptômes de ce qu’on appelait au Moyen Âge l’acédie : c’était un grand croyant qui avait perdu la foi. Alcoolique et très revêche. À un moment donné, vouant aux gémonies tous les psys, il cite un vers. Je rétorque : « Jean de La Croix ! » Son regard change alors, une accroche se fait ; lui sur un brancard, moi dans ma blouse, nous nous mettons à parler de poésie. Ainsi, lui qui avait toujours été opposé à une hospitalisation, il en a accepté l’idée, ce qui a immensément soulagé sa femme, désemparée. Cette rencontre m’a marqué, parce qu’a posteriori j’ai réalisé que j’aurais pu être cet homme. À ce moment-là, je n’avais encore presque rien publié, j’avais du mal à trouver ma voix. Si je n’étais pas parvenu à une écriture qui accueille pour moi une forme de sacré (dont j’ai une conception indépendante de toute transcendance), j’aurais pu être lui.

Solal, le personnage de Quand la parole attend la nuit, fait des rencontres qui le renvoient à lui-même, à sa famille ou à des situations douloureuses qu’il a enfouies. De sorte que la fameuse distance thérapeutique, dont la nécessité nous est martelée pendant nos études, à juste titre, mais qui entraîne souvent un clivage entre médecins et patients, Solal se rend compte qu’il la rend poreuse grâce à sa propre histoire.

Une fois que vous avez été médecin, le fait d’avoir été malade vous-même vous a fait passer de l’autre côté de la « barrière »…

En effet, et je n’aurais pu écrire ce livre si je n’avais pas été malade. Passer de « l’autre côté » (même si je n’aime pas cette expression) m’a fait prendre conscience qu’il n’y a pas une séparation si nette entre maladie et bonne santé. En raison des progrès thérapeutiques, la frontière est aujourd’hui plus floue, que ce soit en soi-même ou dans le regard de l’autre, si tant est que l’autre délaisse ses préjugés et sa peur (la grande affaire !). L’usage des trithérapies en est l’exemple le plus flagrant. Mais, au fond, on peut dire cela de nombre d’affections chroniques : épilepsie, diabète ou cancer. Dans beaucoup de cas, on se trouve dans un entre-deux. Et pour ce qui me concerne, je vis dans cet entre-deux. Peut-être que la vraie vie, c’est d’être un survivant.

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