Exaspération sociale et gilets jaunes

Petit à petit, nous revenons à la situation du XIXe siècle que Marx dénonçait.

Jérôme Gleizes  • 30 octobre 2019
Partager :
Exaspération sociale et gilets jaunes
© Laure Boyer / Hans Lucas / AFP

Les révoltes populaires se multiplient à travers le monde. En France, le mouvement des gilets jaunes a été une surprise ; aujourd’hui, le « gilet jaune » est le symbole de la révolte des classes populaires contre des pouvoirs en place. Les démocraties vacillent devant la contestation et la répression policière devient la seule réponse politique. La criminalisation devient l’axe prioritaire. Nous vivons une période dangereuse, partiellement comparable à celle que Marx décrivait dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte : la République, comme outil ultime de domination de la bourgeoisie.

Elle est loin, l’époque des Trente Glorieuses, celle du compromis fordiste. En échange d’une hausse régulière de leur pouvoir d’achat, les ouvriers ont accepté une augmentation de la productivité du travail. Tout le monde était gagnant et la production pouvait croître en même temps que la consommation. Pour assurer la fluidité de ce système, les gouvernements successifs ont augmenté les dépenses publiques dès lors que la croissance ralentissait et ont mis en place des protections sociales pour garantir un pouvoir d’achat à celles et ceux qui ne travaillaient pas. Ce compromis s’est effondré à la fin des années 1960 et aucun autre n’est venu s’y substituer. Au contraire, la croissance des inégalités entre les pays et les classes sociales est devenue la règle. Petit à petit, nous revenons à la situation du XIXe siècle que Marx dénonçait.

En France, l’Institut des politiques publiques (IPP), créé par l’École d’économie de Paris, a développé des outils de mesure des impacts de la politique économique du gouvernement Macron (1). Les 1 % les plus riches (30 000 ménages) se sont le plus enrichis (+ 17,5 % en 2019), alors que les huit premiers déciles les plus pauvres ont vu leurs revenus disponibles diminuer (2). Pour 2020, les 1 % les plus riches devraient encore gagner 23 072 euros de plus. Fini les politiques redistributives pour réduire les inégalités. Les gouvernements, aujourd’hui, organisent le démantèlement des protections sociales et participent à l’enrichissement des plus riches. Ce cocktail ne peut qu’être explosif et affaiblir la démocratie.

Pour autant, le retour aux Trente Glorieuses n’est ni possible ni souhaitable à cause de la contrainte écologique (3). La croissance a permis d’augmenter les revenus de l’ensemble des classes sociales occidentales mais au détriment de la planète et des pays du Sud. La hausse de la productivité a entraîné une surconsommation des ressources et une hausse des émissions des gaz à effet de serre. L’effondrement possible de nos sociétés doit nous obliger à privilégier la question de la justice sociale, sans quoi le pire des scénarios adviendra. Une sécession des plus riches, qui utiliseront les moyens de répression de l’État pour garantir leur survie. Toute contestation sociale sera réprimée violemment et noyée avec des sujets annexes (port du voile, sport…). Espérons un scénario plus solidaire !

Jérôme Gleizes Enseignant à Paris-8

(1) http://budget.ipp.eu

(2) « Budget 2019 : quels effets pour les ménages ? », Note IPP n° 37, janvier 2019, www.ipp.eu

(3) Lire « Une lecture écologiste de la crise, la première crise socio-écologique du capitalisme » avec Yann Moulier-Boutang, sur http://jerome-gleizes.fr

Chaque semaine, nous donnons la parole à des économistes hétérodoxes dont nous partageons les constats… et les combats. Parce que, croyez-le ou non, d’autres politiques économiques sont possibles.

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Les interdictions de manifestation révèlent un affaiblissement préoccupant de l’État de droit »
Entretien • 3 novembre 2026 abonné·es

« Les interdictions de manifestation révèlent un affaiblissement préoccupant de l’État de droit »

Nathalie Tehio, avocate et présidente de la Ligue des droits de l’Homme, décrypte les mécanismes du virage autoritaire et appelle à une mobilisation collective pour défendre les libertés fondamentales.
Par Pierre Jacquemain
Depuis le 17 octobre, la surenchère autoritaire
Analyse • 3 novembre 2026 abonné·es

Depuis le 17 octobre, la surenchère autoritaire

Marine Le Pen, Jordan Bardella, Gabriel Attal, Édouard Philippe, Bruno Retailleau, Emmanuel Macron… Les pontes de la droite et de l’extrême droite redoublent de propositions toujours plus sécuritaires face à la colère sociale.
Par Lucas Sarafian et William Jean
Un étudiant enfermé au CRA de Vincennes après son interpellation en marge d’une manifestation
Répression • 30 octobre 2026

Un étudiant enfermé au CRA de Vincennes après son interpellation en marge d’une manifestation

Seize personnes étrangères ont été enfermées au centre de rétention administrative de Vincennes après les dernières manifestations. Parmi elles, Stanislas*, 18 ans, étudiant de Paris 8, interpellé en marge de la mobilisation du 24 octobre. Ses avocats mandatés par la Legal Team Antiraciste dénoncent un « acharnement » qu’ils qualifient « d’illégal ».
Par Pauline Migevant
Martin Sellner, l’homme qui se cache derrière le concept raciste de « remigration »
Portrait • 30 octobre 2026 abonné·es

Martin Sellner, l’homme qui se cache derrière le concept raciste de « remigration »

Finalement interdit par les autorités, le Sommet de la remigration devait se tenir le 31 octobre en Île-de-France, réunissant l’extrême droite européenne et outre-Atlantique autour du projet d’expulsion massive de personnes d’origine étrangère. Star de l’événement, l’autrichien Martin Sellner, théoricien et militant identitaire qui a imposé le terme dans le débat public, a été expulsé de France. Portrait.
Par Juliette Heinzlef