Michelle Perrot : « Il fallait rendre les femmes visibles »

La collection « Bouquins » a réuni en un recueil certains des principaux ouvrages de Michelle Perrot. Elle raconte ici comment elle en est venue à travailler sur l’histoire des ouvriers en grève puis sur celle, alors novatrice, des femmes.

U n récit historique […] dit ce qui a paru important à une génération, ce à quoi elle a été sensible, au risque d’étonner ses successeurs qui regardent ailleurs. » Succédant à ses maîtres, notamment de l’école des Annales, Michelle Perrot souligne ainsi, après ses premiers travaux sur l’histoire de la classe ouvrière, comment sa discipline s’est ouverte à un large champ de recherches consacrées à la moitié de l’humanité : les femmes. Absentes (ou presque), aussi bien parmi les historiens que dans leurs travaux jusqu’à l’orée des années 1970, celles-ci deviennent ainsi, sous son impulsion (avec d’autres), objets et sujets de recherches en histoire. Ouvrant ainsi le « chemin des femmes » – expression qui donne son titre au recueil rassemblant plusieurs livres de Michelle Perrot, qui vient de paraître (1) – dans l’historiographie contemporaine…

Comment était la discipline historique lorsque vous avez entamé vos études, puis êtes devenue enseignante d’histoire à Caen ?

Michelle Perrot : La discipline historique était alors – c’était l’immédiate après-guerre – certes érudite, mais aussi conservatrice. Il y avait de très bons professeurs, mais ce n’étaient pas les idées qui prenaient le dessus, plutôt le sérieux, le travail sur les archives. Toutefois, on sentait un souffle nouveau se lever progressivement, dû notamment à deux grands professeurs : Pierre Renouvin et Ernest Labrousse. Le premier traitait surtout des relations internationales et, s’il n’était pas d’un grand modernisme, notamment sur la forme, ses cours donnaient à voir des éléments tout à fait intéressants et originaux. Je me souviens en particulier de ses cours sur le mouvement des nationalités et, face à tout ce qui se passe en Europe aujourd’hui, notamment à l’Est, je retrouve beaucoup d’éléments qu’il pointait, parmi les tout premiers, déjà à l’époque. Et puis il y avait évidemment Labrousse, qui dispensait des cours d’histoire économique et sociale. Ce qui, pour une bonne part, peut paraître aujourd’hui suranné, mais était alors très neuf, avec une approche quantitative marquée. Ce type d’histoire faisait le lien avec d’autres sciences sociales, notamment la sociologie, avec des gens comme François Simiand ou Maurice Halbwachs. C’était bien là un souffle nouveau.

Par ailleurs, Labrousse était étroitement lié à l’école des Annales (sans en être l’un des principaux piliers) et s’occupait de l’Institut Marc-Bloch, qui était un des lieux novateurs pour la discipline historique. Celle-ci était donc plutôt conservatrice, mais avec des gens brillants, curieux, qui savaient beaucoup de choses. Et j’étais, à l’époque, particulièrement admirative de Labrousse.

Après la guerre, étudiante, vous arrivez de province, jeune fille plutôt « rangée » et très croyante. Or, concernant l’Église, vous écrivez qu’il vous apparaît alors clairement que « le vaisseau prenait eau de toutes parts »

Sans aucun doute ! Si je devais donner un exemple, je décrirais comment, au cours Bossuet, où j’étais élève avant la fac, on nous parlait de la classe ouvrière comme d’une classe « malheureuse ». Mais malheureuse, pourquoi ? Parce qu’elle ne croyait pas en Dieu ! Néanmoins, c’est ainsi que j’ai pris conscience de la condition ouvrière et ai commencé à m’y intéresser.

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