Cinéma : Passions dans l’exigu

Le huis clos est une figure du cinéma qui a donné de très grands films, comme Fenêtre sur cour, Sonate d’automne ou Le Trou.

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Il peut s’en passer des choses dans un seul lieu, une maison, voire une seule pièce… Le cinéma l’a maintes fois prouvé. S’il a d’emblée montré des foules (La Sortie de l’usine Lumière à Lyon, par les frères Lumière) et vite capté les grands espaces (Griffith), il a aussi favorisé le déploiement d’une intensité dramaturgique dans un concentré géographique. En empruntant parfois au théâtre sans pour autant pécher par excès de théâtralité.

Comme l’on sait, Alfred Hitchcock est amateur de suspense. Il l’est aussi de huis clos, où la mise en scène et la forme ont une importance cruciale. Fenêtre sur cour (1954) est l’un de ses plus fameux. Il faut cependant nuancer. Jeff Jefferies (James Stewart) n’est pas claquemuré dans son domicile. Reporter-photographe à la jambe cassée, il ne cesse de regarder, à travers ses baies vitrées, comment les gens vivent dans les appartements autour de lui. Déformation professionnelle ? Sans doute. Même si, avec Fenêtre sur cour, Hitchcock évoque l’inclination au voyeurisme partagée par tous et interroge ainsi l’éthique du spectateur.

Avec un homme coincé dans un fauteuil, le cinéaste réussit la gageure de lier comédie de mœurs (ce que développera plus tard Georges Perec dans La Vie mode d’emploi) et polar, avec une superbe fiancée qui n’a pas froid aux yeux (Grace Kelly) et un vrai méchant (interprété par Raymond Burr, qui sera le héros de la série L’Homme de fer, un policier… lui-même en chaise roulante).

La Corde (1950) est un autre huis clos d’Hitchcock, entièrement situé dans un appartement. Le film relève du prodige technique, donnant l’illusion de ne comporter qu’un seul plan (il est constitué en réalité de onze plans-séquences, la durée des bobines à l’époque ne pouvant excéder dix minutes). Lifeboat (1944) se déroule sur un canot de sauvetage. Huis clos à ciel ouvert, avec neuf personnages qui symbolisent l’Amérique dans sa diversité sociale, ethnique, psychologique. Du grand art, Hitchcock répondant là à une commande de film de propagande !

Autre maître des atmosphères confinées et même étouffantes : Ingmar Bergman. Sonate d’automne (1978) est un huis clos au sens strict, la quasi-intégralité du film se déroulant chez Eva (Liv Ullmann), qui, après sept ans de silence, reçoit sa mère (Ingrid Bergman), une talentueuse pianiste. Les retrouvailles se transforment en confrontation cruelle, la violence des rapports mère-fille étant portée à incandescence.

Les huis clos sont souvent l’occasion de tête-à-tête entre acteurs ou actrices de haut vol. Ici, Liv Ullmann et Ingrid Bergman sont époustouflantes sous la houlette de l’autre Bergman, Ingmar. Claude Miller n’a certainement pas le même volume que celui-ci mais, dans Garde à vue (1981), Lino Ventura et Michel Serrault font merveille. Toujours dans cette perspective, Le Limier (1972), de Joseph Mankiewicz, met en présence deux stradivarius, Laurence Olivier et Michael Caine, qui interprètent une partition étourdissante : un chef-d’œuvre de violence retorse !

Terminons cette petite sélection (très subjective) avec le huis clos le plus inattendu : Jacques Becker, le réalisateur de comédies telles que Rue de l’Estrapade (1953) ou Ali Baba et les quarante voleurs (1954), mais aussi de Casque d’or (1952), a raconté dans Le Trou (1960) l’opération laborieuse et spectaculaire entreprise par des détenus afin de s’évader de la prison de la Santé. Témoignant d’un souci de précision quasi documentaire, le film a aussi une force plastique impressionnante (dans les souterrains notamment). Une œuvre remarquable, qui conte l’histoire d’enfermés aspirant à l’air libre. Bienvenu, non ?

Fenêtre sur cour, La Corde, Sonate d’automne, Garde à vue et Le Trou sont disponibles en VOD.


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