Françoise Vergès : « Qu’on m’explique pourquoi l’État a fait de Gallieni un héros national ! »

Politiste, militante féministe, Françoise Vergès est très engagée dans les débats sur la «décolonialisation». Elle se trouvait jeudi 18 juin place Vauban à Paris pour soutenir une action symbolique : le dépôt d’un drap noir sur la statue du général Gallieni. Promoteur de concepts raciaux, il s’est distingué à Madagascar à la fin du XIXe siècle par une politique radicale de colonisation ayant conduit à des massacres et à l’usage du travail forcé.

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Comment expliquez-vous la propagation de ces mouvements de contestation dans le monde, partis de l’indignation contre le racisme et les violences policières après le meurtre de George Floyd, pour interpeller aujourd’hui le colonialisme ?

Françoise Vergès : Depuis longtemps les associations ont préparé le terrain, en France, aux États-Unis et ailleurs. Je pense que l’on comprend aujourd’hui que la demande de déplacer une statue qui glorifie un criminel de guerre fasse partie de ce mouvement. Il n’y a pas d’un côté la lutte contre le racisme et les violences policières, et de l’autre la lutte contre le colonialisme. C’est une question globale de justice et d’égalité. Dans la ville de Paris, un grand nombre de statues représentent des hommes blancs et conquérants, notamment des généraux et maréchaux, qui mettent en avant un État militaire et assez systématiquement colonial, car nombre de ces statues ont été érigées au cours des IIIe et IVe Républiques.

Que pensez-vous de la difficulté de l’État français à revisiter ces questions ?

Si de plus en plus de personnes comprennent, il persiste une difficulté de fond du côté de l’État : pas touche au «patrimoine». On le voit avec les objets d’art. Après le rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, en 2018, sur la restitution du patrimoine africain aux pays d’origine, il ne s’est finalement pas passé grand-chose, en raison d’une incroyable résistance des conservateurs de musée. Tout se fige ou presque dès que l’on parle du passé colonial de la France. Je ne suis pas sûre qu’on aurait connu de telles controverses s’il s’agissait de déplacer la statue de Lamartine, par exemple… Ériger une statue est un choix politique.

L’historien Jean Chesneaux parlait de la nostalgie de l’ancien empire devenu puissance moyenne. Vous paraît-elle expliquer ces difficultés ?

Oui, il existe une forme de mélancolie de l’époque où la France régnait sur 100 millions de personnes. Et beaucoup de Français, sans se rendre «aux colonies», s’en sont imprégnés, via les images apposées sur les boîtes de cacao Banania, via le sucre, le café, le tabac, etc., qui en provenaient. La vie quotidienne a été pénétrée par les produits de l’exploitation coloniale, qui ont induit une normalisation de l’esclavage et de la colonisation. La colonie rend colonial. Parce que vous disposez de privilèges qui ne découlent ni de vos compétences ni de votre talent, mais de votre appartenance à la classe qui opprime, ce «privilège de l’homme blanc».

© Politis

18 juin, place Vauban à Paris, des militants de la «décolonialisation» recouvrent la statue de Gallieni d’un drap noir. ©Patrick Piro



Au déboulonnage des statues s’oppose la proposition d’apposer des plaques rétablissant la vérité historique sur la carrière de ces personnages. Quelle est votre position ?

Mais, pour Gallieni, il faudrait en raconter énormément ! Et puis l’on se rendra compte que la plaque informative est une solution d’évitement. Car, enfin, il ne s’agit pas de relater les horreurs qu’il a commises à Madagascar, mais surtout de nous expliquer pourquoi la France a fait un héros national d’un massacreur, qui a imposé le travail forcé, privé les gens de citoyenneté, etc. Je suis pour une pédagogie active, et pas seulement «littéraire». La place de cette statue est plutôt dans un musée, où seraient expliqués son parcours et l’idée qu’il avait des races. On entendrait des témoignages de Malgaches et de Vietnamiens dont les mouvements de résistance à la colonisation ont été écrasés. Et l’on expliquerait pourquoi, avec un tel parcours, la France a fait de Gallieni un héros national. C’est une explication que je n’ai jamais entendue. Emmanuel Macron nous dit qu’il ne faut pas effacer l’Histoire. Mais dites-nous pour quelle raison célébrer Gallieni ! Et pas plutôt Aimé Césaire, par exemple, ou Maurice Audin, Henri Alleg, Louise Michel…

Ce débat qui perce a été poussé jusqu’à présent par des associations et un certain milieu intellectuel depuis des années, mais on ne voit guère de politiques monter au créneau…

… Alors que le débat se tient dans d’autres pays avec des gens peu soupçonnables d’être des révolutionnaires. Ainsi, c’est l’armée américaine elle-même, un corps impérialiste, qui demande que l’on débaptise des bases militaires portant le nom de généraux sudistes.

Et l’engagement d’un Jean-Marc Ayrault ?

Il reste singulier dans l’espace politique. Et là encore, ancien Premier ministre, on ne peut pas le ranger parmi les boutefeux. Et pourtant, il considère comme un problème l’existence à l’Assemblée nationale d’une salle Colbert, qui a promu le Code noir. Il a reçu une fin de non-recevoir de la part du président de la République, qui n’entend rien changer. Cependant, ce mouvement peut compter sur des historien·nes, des intellectuel·les, des personnalités diverses, qui le rejoignent, notamment dans la jeune génération, qui manifeste une sensibilité accrue sur ces questions.

Les politiques se sont souvent abrités derrière l’antienne «l’opinion n’est pas prête»…

De toute façon, il faut toujours pousser un peu les gens. Et si l’on n’a pas compris qu’il était insultant que de telles personnalités occupent l’espace public, il faut pouvoir faire comprendre pourquoi ça pose problème. Je crois que ce mouvement va s’élargir car la demande de justice est là, aujourd’hui.


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