Solastalgie, le spleen de la nature perdue

Notre Voyage autour de nos chambres #64 va au-devant d’un mal émergent de notre humanité briseuse de planète : la solastalgie, cette déprime suscitée par les mutations radicales causées à notre environnement par les activités humaines. Décryptage d’un signe d’une révolte en gestation.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Peut-être avez-vous ressenti, vers le mois d’avril, une émotion qui ne vous avait jamais étreint·e auparavant, un pincement au cœur entre jubilation et mélancolie. Un barouf d’oiseaux dans le lilas, à quand remontait le précédent ? La trace subreptice d’un avion dans le ciel et soudain la conscience qu’ils en avaient disparu depuis des jours. Ou ces rorquals — des rorquals ! — qui croisaient dans les calanques marseillaises. La nature est toujours là ! Et c’est donc que vous aviez de sérieuses raisons d’en douter, avec l’anxiété qui va avec. Peut-être est-ce là le symptôme plus ou moins vif d’une solastalgie.

Ce néologisme, dont la puissante sonorité évoque un soleil perdu, a été forgé en 2003 par l’Australien Glenn Albrecht à partir des racines latines de « désolation » et « douleur morale ». Ce philosophe de l’environnement a cerné son concept avec le drame de la Hunter Valley, en Australie. Ce splendide havre de nature a été broyé par l’industrie minière, tel un sacrifice humain : cette perte irrémédiable a suscité chez les habitants (dont lui) des formes de malaise profond allant jusqu’à des maladies psychiques ou physiques.

Dérèglement climatique, disparition des espèces vivantes, saccage des espaces naturels, océans poubelles, etc., les atteintes globales, imperturbables et possiblement irréversibles à la nature alimentent la détresse psychologique de millions de personnes dans le monde. La victime la plus emblématique en est sûrement la jeune Suédoise Greta Thunberg. Maladie de l’époque ? Glenn Albrecht en est convaincu, et il n’est pas le seul. La solastalgie fait l’objet de travaux universitaires, il est probable qu’elle soit bientôt officiellement reconnue comme une pathologie. Le terme a brutalement connu une notoriété planétaire avec les mégafeux qui ont ravagé l’Australie, l’été dernier.

Alice Desbiolles, médecin en santé publique, a été l’une des premières cliniciennes françaises à se saisir de la solastalgie, dont elle décrit diverses formes. À l’unisson d’Albrecht et d’autres analystes du comportement, elle y voit la saine réaction de rejet d’une psyché normale, plutôt qu’une dépression apathique qui gagnerait la population devant une catastrophe perçue comme inéluctable. Charline Schmerber, autrice d’un site dédié à la solastalgie, propose des accompagnements thérapeutiques pour dépasser cette détresse. La transmuter en une énergie positive, une méthode Coué ? Peut-être pas, alors qu’un peu partout montent les mobilisations climatiques de millions de solastalgiques et que se multiplient les batailles environnementales locales.

Lire aussi > Daney et Godard au filet

Pour lire tous les articles de la série > #AutourDeNosChambres


Haut de page

Voir aussi

Articles récents