Bricoler avec ce que la nature propose plutôt que produire à la chaîne

Dans son ouvrage, Les Dépossédés de l’open space, Fanny Lederlin, se penche sur notre rapport au travail. Et pour cette philosophe, la robotisation, la digitalisation, l’ubérisation du travail, mis en avant pendant le Coronavirus, ne nous permettent plus de penser et surtout détruisent notre environnement. Pour lutter contre le travail à la tâche dénué de sens, elle propose d’apprendre à bricoler avec et en harmonie avec l’environnement.

Céline Husétowski  • 3 juillet 2020
Partager :
Bricoler avec ce que la nature propose plutôt que produire à la chaîne
© Photo : Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP

Si la crise sanitaire nous a permis d’explorer d’autres pistes pour maintenir l’activité économique, elle a aussi révélé une crise écologique. « Il y a eu cette baguette magique du télétravail qui a fait qu’on a pu maintenir une activité mais ce n’est qu’une solution pansement qui évite de se confronter à l’ampleur du vrai problème qui est très angoissant », insiste la philosophe. Car si le travail rend la nature habitable par l’homme, il peut aussi, lorsqu’il se confond avec le productivisme, la détruire. Pour préserver la nature et redonner du sens au mot travail, l’autrice explore de nouvelles pistes inspirées de la philosophie contemporaine qui nous apprennent à travailler avec ce qu’on a déjà sous la main en respectant nos limites et celles de la terre.

Selon vous le néolibéralisme a entraîné une perte de sens dans notre travail, pouvez-vous nous expliquer ?

Fanny Lederlin : Actuellement, nous sommes dans l’ère de la digitalisation où des hommes et des femmes entraînent des algorithmes, lisent des infos, cliquent sur des images et passent leur temps à classer des informations. Ces travailleurs du clic mais aussi ceux du soin ne fabriquent plus rien, ils veillent simplement à ce que le processus de vie se déroule. Progressivement les travailleurs sont coupés de leur faculté de juger, le savoir-faire disparaît, produit des salariés qui travaillent à la tâche.

Ce néo-travail, produit par le néolibéralisme, ne bouleverse pas seulement l’organisation des entreprises et de l’économie, il questionne aussi notre rapport à la nature et l’environnement, à nous-mêmes et au monde.

On ne prend plus soin de notre environnement, ni même de fabriquer un monde conforme à nos aspirations. On passe notre temps à nettoyer un monde rempli de déchets produits par notre travail.

Sommes-nous tous responsables de cette situation ?

Les responsables, ce sont les propriétaires des moyens de production ; c’est eux qui décident de la feuille de route. Mais la responsabilité des travailleurs est aussi essentielle. Je crois plus à un sabotage individuel qu’à un mouvement collectif qui arrêterait la machine. Ce sabotage consisterait en plein de petites choses. Par exemple, commencer par penser à ce qu’on fait vraiment et se demander chaque matin si on est d’accord avec nos missions. Il faut aussi apprendre à désobéir par exemple quand les délais qui sont impartis sont trop courts pour imposer son rapport au temps.

Dans votre ouvrage, vous proposez comme solution d’apprendre à bricoler pour travailler en accord avec son environnement ? En quoi cela consiste ?

Dans le productivisme, la fin justifie les moyens. C’est à dire que selon un projet, on va chercher à payer des ouvriers moins chers pour produire plus. Dans le bricolage, c’est le contraire, ce sont les moyens qui justifient la fin. Le principe du bricolage, c’est regarder ce que l’on a sous la main, des objets mal fichus, des êtres mal fichus donc imparfaits qu’il faut parfois rafistoler. Tous ces moyens là vont nous donner l’idée d’un objet. Dans le bricolage, le bricoleur a plus ou moins un projet au départ et en fonction des ressources humaines et de ce qu’il va pouvoir trouver sous la main, son projet va pouvoir évoluer. Et ça c’est radicalement différent du productivisme.

Le bricolage pourrait aussi plus s’inspirer du fonctionnement de la nature par rapport à la gestion de notre temps. Pour bien mener un projet, il faut un temps de maturation comme dans la nature, et de procrastination car très souvent dans ces moments, on peut revenir sur un travail que l’on l’a déjà fait en trouvant de nouvelles idées.

Il nous faut aussi réapprendre la contradiction. Les gens ont perdu l’habitude d’être contredit. Il y a la bulle de filtre qui est liée aux réseaux sociaux et qui fait qu’on s’affilie par communauté aux gens qui partagent nos opinions.

Est-ce que ce n’est pas un peu utopiste ? Est-ce qu’une entreprise pourrait recruter des bricoleurs ?

Moi je n’ai rien contre l’utopie. Aujourd’hui, on crève de ne plus avoir d’utopie. Mais pour qu’une entreprise expérimente le bricolage, il faut que le travailleur ait des droits car ce rapport différent au travail l’expose à des risques existentiels. Et aujourd’hui, il y a un vrai sujet de droit. Comment va-t-on créer de vraies solutions pour les travailleurs qui permettent d’explorer leurs risques existentiels ? Sans protection sociale, les personnes qui travaillent à la tâche, (Delivroo, femme de ménage), ne prendront pas ce risque. Il y a une responsabilité politique et juridique du politique qui consiste à créer les conditions pour que le travailleur puisse prendre des risques.

À quoi faut-il renoncer personnellement pour se diriger vers une société du travail qui respecte l’environnement ?

Il faut renoncer à l’idée de perfection dans son approche du travail et de l’illimité, c’est à dire tout ce que société de performance nous a fait intégrer. Par exemple, reprendre une note, retravailler le soir, c’est un culte de la perfection qui est une illusion nocive contrairement à l’imperfection. Nous avons une mégalomanie de repousser les limites de notre corps. Pendant le confinement, le télétravail par exemple, a fait disparaître notre corps. Il y avait des moments où l’on ne connaissait plus nos besoins où l’on faisait corps avec la machine. Le fait de ne plus vouloir mourir, souffrir, rater tout cela. C’est le point sur lequel, il faut retrouver de la matérialité.

Il n’y a que dans l’acceptation de l’imperfection de soi-même et des objects qui nous entourent que nous trouverons la voie vers une société écologique. Et actuellement, c’est certainement parce que l’on a perdu le contact avec la nature que l’on se sent si puissant. Il suffirait pourtant de passer une seule nuit dans une forêt et on serait vite rappelé à nos faiblesses.

Fanny Lederlin_, Les dépossédés de l’open space_, Edition PUF, mars 2020.

Idées
Temps de lecture : 5 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Henri Krasucki, la dignité par le combat
Témoignage • 25 septembre 2026 abonné·es

Henri Krasucki, la dignité par le combat

Dans un témoignage posthume sur sa jeunesse ouvrière, puis comme cadre des jeunes résistants FTP-MOI à Paris, jusqu’à sa déportation à Auschwitz, le syndicaliste révèle son humanisme et son respect pour le travail, l’engagement et la culture.
Par Olivier Doubre
Olivier Faure : « Je ne vois pas ce qui pourrait conduire vers une autre décision que la censure »
Entretien • 21 septembre 2026 libéré

Olivier Faure : « Je ne vois pas ce qui pourrait conduire vers une autre décision que la censure »

Alors que le gouvernement prépare un plan d’économies budgétaires inédit et que les divisions à gauche persistent, le candidat à la primaire sociale-démocrate défend une autre voie : justice sociale et fiscale renforcée, investissements écologiques ambitieux et rassemblement des gauches autour d’un projet commun. Il expose sa vision d’une «France vivante» et les contours de sa candidature.
Par Lucas Sarafian
« La technologie n’est pas intrinsèquement fasciste »
Entretien • 17 septembre 2026 abonné·es

« La technologie n’est pas intrinsèquement fasciste »

Dans La Sommation technologique, l’essayiste et sociologue Irénée Régnauld analyse le terreau « technofasciste » en France et invite la gauche à s’emparer du « paradoxe numérique ».
Par Thomas Lefèvre
Loi intégrale : « Sur certaines questions, nous ne pouvons pas faire de compromis »
Entretien • 15 septembre 2026 abonné·es

Loi intégrale : « Sur certaines questions, nous ne pouvons pas faire de compromis »

Lancées avant l’été, les mobilisations autour de la loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles ont repris partout en France. Emmanuelle, du collectif #NousToutes, et Suzy Rojtman, du Comité national pour les droits des femmes, participent à deux initiatives distinctes, qui mettent en exergue les dissensus au sein du mouvement féministe.
Par Salomé Dionisi