« Mes enseignements ne sont plus hors-sol »

L’enseignant-chercheur Hervé Defalvard veut transformer les usages et pratiques de son université pour l’inscrire dans une perspective nouvelle, celle des communs.

• 29 novembre 2023
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« Mes enseignements ne sont plus hors-sol »
© Ameer Basheer / Unsplash

Après avoir lancé la production d’une bière étudiante sur le campus Descartes de Marne-la-Vallée – en lien avec de nombreux acteurs locaux –, l’enseignant-chercheur Hervé Defalvard veut transformer les usages et pratiques de son université pour l’inscrire dans une perspective nouvelle, celle des communs.


Depuis presque dix ans, ma vie universitaire a connu un changement radical en pratiquant une « université complètement retournée à l’envers » pour reprendre l’expression du regretté Bruno Latour. À partir de 2014-2015, j’ai souhaité orienter le programme de la chaire d’économie sociale et solidaire (ESS) de l’université de Marne-la-Vallée (aujourd’hui dénommée Gustave-Eiffel) vers les communs. Ces derniers sont des modes d’organisation de l’économie, distincts du marché et de l’État, basés sur des communautés qui assurent l’accès et l’usage durable des ressources à leurs membres. Pour l’ESS, composée des associations, coopératives et mutuelles, les communs offrent la possibilité de développer sur les territoires une économie alternative au capitalisme.

Cette nouvelle orientation s’est d’abord traduite par l’expérimentation, au sein de notre université, d’un commun autour des papiers qu’elle utilise afin que ces derniers fassent l’objet d’un réemploi plutôt qu’ils ne finissent dans l’incinérateur local géré par Suez à Saint-Thibault-des-Vignes. Avec Joseph Sangiorgio, de la coopérative Coopaname, et les étudiants du master ESS, nous avons pendant deux années œuvré pour cette collecte séparée des papiers. Si cette première expérience, appelée « Nos papiers en commun », n’a pu déboucher, elle a marqué le début de coopérations avec des acteurs et actrices du territoire de Marne-la-Vallée, qui ont bouleversé ma manière d’être un enseignant-chercheur.

Ces liens de coopération et parfois d’amitié m’ont notamment conduit à habiter à deux pas de mon université, déménageant en 2017 du 13e arrondissement de Paris pour Noisy-le-Grand. Réfléchissant à l’échec de « Nos papiers en commun », nous avons lancé l’idée de la production locale d’une bière étudiante comme le cœur d’un commun sur notre campus Descartes. Nicolas, de la brasserie voisine La Guinche à Chelles, ancien étudiant de sociologie de Marne-la-Vallée, a tout de suite accepté de tenter l’aventure en nous encourageant à planter du houblon sur l’université, ce que nous avons fait avec les étudiants en plein covid. Aujourd’hui, sous forme coopérative, les étudiants produisent et commercialisent sur le territoire la Fac bulleuse, bière locale et responsable.

Notre filière brassicole ne se veut pas seulement locale et durable, mais aussi solidaire.

Cette première idée a fait boule de neige jusqu’à la création, en cours, d’une filière brassicole locale. Une première production d’orge brassicole sur 10 hectares a été faite cet été en lien avec Maxence, de la société Saint Germain Paysage, à Bussy-Saint-Martin, dans le but de réaliser un maltage bio local. À l’autre extrémité de la filière, la rencontre avec Delphine a permis de mettre en place une coopération avec l’Esat (établissement et service d’aide par le travail) d’Émerainville, en vue de créer une unité de lavage et recyclage des bouteilles. Notre filière brassicole ne se veut pas seulement locale et durable, mais aussi solidaire. D’autres coopérations sur le territoire ont permis de lancer le développement d’un archipel nourricier dont nous avons emprunté l’idée aux Anges Gardins de Loos-en-Gohelle, au cours d’une visite apprenante que j’avais organisée.

L’idée est de valoriser les légumes et fruits bio de nos producteurs locaux en les destinant à tous, en particulier aux habitant·es des quartiers dits populaires de notre territoire, en organisant des ateliers nourriciers et des cuisines de rue. Lors du festival de la chaire ESS, nous avons ainsi mis en place une cuisine de rue avec les habitants du quartier Segrais à Lognes, où le festival avait lieu, à côté d’un bâtiment public endommagé lors des dernières émeutes. Enfin, depuis trois ans, nous faisons vivre l’éco-lieu Braque dans le quartier Picasso de Champs-sur-Marne, à deux pas de l’université, autour de son magasin gratuit.

Toutes ces réalisations sont accompagnées par les étudiants de notre master ESS dans le cadre de leurs projets tuteurés, que j’encadre. Je suis ainsi devenu un enseignant-chercheur engagé sur le territoire de son université dans des projets visant à lui faire connaître une bifurcation vers un développement durable, solidaire et démocratique. Ma recherche et mes enseignements ne sont plus hors sol, dans la tour d’ivoire du savoir, mais à l’arrière de ces expériences locales. Leur enjeu est de définir une autre manière d’habiter. Avec quelques collègues d’ici et d’ailleurs, nous avons créé un petit groupe de recherche pour des « territoires autogérés de ressources naturelles et autres en commun », dont l’acronyme donne Tarnac.



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