À l’Ofpra, la souffrance au pas de charge

Malgré des mouvements de grève successifs, des dysfonctionnements persistent au sein de l’organisme chargé de la protection des réfugiés et apatrides. La politique du chiffre épuise les fonctionnaires et pénalise les demandeurs d’asile.

Laurette de Vivie Aufroy  • 6 novembre 2024 abonné·es
À l’Ofpra, la souffrance au pas de charge
L’Ofpra est l’une des administrations publiques ayant les plus hauts taux de turnover : chaque année, 25 % de l’effectif est renouvelé.
© STÉPHANE DE SAKUTIN / AFP

Écouter des récits d’exil à longueur de journée, souvent parsemés de souffrances, démêler le vrai du faux, prendre en compte les traumatismes qui influeraient sur la façon de raconter : nombreuses sont les tâches qui incombent aux officiers de protection instructeurs de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).

Éprouvant psychologiquement, le mandat de ces fonctionnaires est d’autant plus ardu qu’il se heurte à la « politique du chiffre » imposée par la direction, selon Alexis*, chargé de recherche (1) à l’Ofpra. Cette injonction d’accélérer le traitement du nombre de dossiers par année était par ailleurs au cœur des protestations des agents. Ils ont fait grève durant plusieurs journées, la dernière en date remontant au mois de mars 2024. Chaque année, les agents doivent rendre 386 décisions, ce qui équivaut à 1,7 entretien par jour.

Ce quota est d’autant plus difficile à respecter que, selon Ahmed*, officier de protection à ­l’Ofpra depuis quatre ans, « on traite des demandes d’asile qui se complexifient de plus en plus. On nous demande également d’être vigilants sur des points comme la menace grave à l’ordre public, ce qui nous ajoute du travail. Et comme on nous demande de sortir toujours plus de décisions, il y a un moment où ça coince ».

Alice Benveniste, avocate spécialisée en droit d’asile, remarque que, depuis quelques années, les convocations à un deuxième entretien, qui étaient assez communes, se raréfient, à part sur des dossiers très complexes. En outre, bien que l’Ofpra soit une administration indépendante, elle dépend de la tutelle financière du ministère de l’Intérieur, qui se charge de définir l’objectif de performance annuelle.

Cet objectif, au demeurant, n’est bien souvent pas respecté. « Dans ma section, par exemple, on est tous entre 70 et 80 % de notre objectif annuel, relève Ahmed. Ça n’a pas d’impact en soi, sauf qu’il sera notifié qu’on n’a pas atteint l’objectif chiffré. Le jour où on veut changer d’administration, ça peut nous être reproché. » L’officier ajoute que, si sa cheffe de section accepte que les salariés n’atteignent parfois pas leurs objectifs, ça n’est pas toujours le cas au sein d’autres services.

Turnover

L’Ofpra est l’une des administrations publiques ayant les plus hauts taux de turnover : chaque année, 25 % de l’effectif est renouvelé. Les officiers de protection instructeurs restent en moyenne trois ans en poste, ce qui s’explique par le défi psychologique que peut représenter le fait d’écouter à longueur de journée des récits d’exilés souvent constellés d’expériences traumatiques, ainsi que par la pression managériale.

Pour certains officiers, cet emploi fait office de tremplin afin d’atteindre des postes à plus haute responsabilité au sein de la fonction publique. Ces carrières relativement courtes au sein de l’Office et la moyenne d’âge – qui avoisine les 35 ans – impliquent naturellement une certaine inexpérience, qui peut nuire à la pleine compréhension des récits.

Les officiers n’ont plus le temps de se former en profondeur sur les pays sur lesquels ils travaillent.

Alexis

« Les officiers n’ont plus le temps de se former en profondeur sur les pays sur lesquels ils travaillent, regrette Alexis. On a affaire à des gens qui ne sont pas spécialistes des régions qu’ils vont traiter, donc qui font des erreurs. » Le chargé de recherche note que, si certaines demandes sont « stéréotypées », comme celles des Bangladais, d’autres sont

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)

Pour aller plus loin…

Les syndicats de journalistes de plus en plus pris pour cible
Presse • 25 septembre 2026 abonné·es

Les syndicats de journalistes de plus en plus pris pour cible

Depuis plusieurs semaines, ces organisations sont accusées d’être des ennemies du pluralisme, d’entretenir des biais idéologiques. Des attaques en provenance de politiques de droite et d’extrême droite mais également d’éditorialistes, de journalistes présentateur·trices. Un virage inquiétant.
Par Céline Martelet
À Nantes, l’opposition au projet de CRA hausse le ton après le passage en force de l’État
Luttes • 24 septembre 2026 abonné·es

À Nantes, l’opposition au projet de CRA hausse le ton après le passage en force de l’État

En Loire-Atlantique, défenseurs des droits humains et défenseurs de l’environnement s’allient pour tenter d’interrompre la construction d’un centre de rétention administrative dans un bois et sur une zone humide.
Par Mathilde Doiezie
Au CRA de Toulouse, une série de tentatives de suicide sur fond d’allongement des délais de rétention
Récit • 22 septembre 2026 abonné·es

Au CRA de Toulouse, une série de tentatives de suicide sur fond d’allongement des délais de rétention

Au CRA de Cornebarrieu, près de Toulouse, plusieurs personnes ont tenté de se suicider depuis fin août, après l’entrée en vigueur de la loi qui prolonge la durée maximale de rétention de 90 à 210 jours. Des actes de désespoir ont été relevés dans d’autres CRA.
Par Pauline Migevant
Violences sexuelles : face au silence de la justice, elle demande le suicide assisté
Récit • 22 septembre 2026 abonné·es

Violences sexuelles : face au silence de la justice, elle demande le suicide assisté

Depuis 2012, Delphine Huet accuse de viol son supérieur dans la police. Après un non-lieu, elle dénonce un système qui détruit les plaignantes, et se tourne vers le suicide assisté en Belgique.
Par Zoé Grandjacques