Le droit à la paresse, c’est (toujours) de gauche !

Les congés payés et la réduction du temps de travail appartiennent à l’histoire des combats pour l’émancipation des travailleurs. Mais, aujourd’hui, ces luttes vont de pair avec l’indispensable bifurcation écologique. Prôner le buen vivir, c’est aussi refuser la croissance infinie qui ne satisfait que les capitalistes et détruit notre cadre de vie.

Olivier Doubre  • 18 décembre 2024 abonné·es
Le droit à la paresse, c’est (toujours) de gauche !
En 1936, Les Temps modernes, de Charlie Chaplin, dénoncent déjà l’aliénation par le travail.
© Charles Chaplin Productions / Collection ChristopheL / AFP

Au-delà du fantasme des chars russes défilant place de la Concorde, notre bonne vieille bourgeoisie hexagonale jouant à se faire peur – sans jamais y avoir vraiment cru –, il n’y eut sans doute rien en juin 1981, au lendemain de l’élection de François Mitterrand, qui exaspéra plus la droite française que la création d’un ministère du Temps libre. Certes, ces braves gens s’étaient, depuis l’été 1936, habitués à voir des millions de travailleurs « envahir » durant les vacances ce qui fut longtemps « leurs » plages (1).

L’attribution de ce ministère de plein exercice, de mai 1981 à mars 1983, à André Henry, ancien instituteur et syndicaliste enseignant, représentant, à ce titre, du noyau dur de l’électorat de François Mitterrand à cette époque, fut un signe politique assumé par le nouveau pouvoir socialiste. La fin d’une période d’opposition de vingt-trois ans ­promettait notamment la satisfaction d’un grand nombre de revendications anciennes, notamment celles portées durant la turbulente décennie 1970, où la promotion du temps libre figurait en bonne place en tant que valeur de gauche, honnie à droite et par le patronat.

Cette conception de la vie remonte au IVe siècle avant J.-C., avec la pensée du philosophe grec Épicure (2). Trop souvent caricaturée jusqu’à nos jours – dès l’Antiquité d’ailleurs, en particulier à Rome – comme celle d’un « bon vivant » uniquement tourné vers le plaisir à outrance, sa philo­sophie, maintes fois reprise ensuite, promeut au contraire une hygiène de vie fondée sur l’équilibre et la retenue.

Selon Épicure, l’excès ne peut être que source de souffrances, et la clé du bonheur est indissociable de la connaissance de ses propres limites. Foin de la trop fréquente présentation de ces supposés « épicuriens », voire libertins, courant les orgies et autres agapes, faisant dénigrer ce courant philosophique, pourtant majeur, qui a promu jusqu’à nos jours, après Rousseau, Lafargue ou Nietzsche, une vraie source d’émancipation de la condition humaine.

En bon lecteur des écrits (déjà classiques) d’Épicure, le Romain Sénèque reprend à son compte, au Ier siècle de notre ère, bon nombre de ses enseignements. Il affirme ainsi l’importance de l’oisiveté, afin de pallier une activité trop intense, pour approcher une forme de bonheur. Il promeut ce « contrepoint nécessaire » non pour « ne rien faire », mais pour privilégier une activité méditative, l’étude ou la contemplation.

Dans une sorte de retraite, l’oisiveté apparaît comme un « exil intérieur » vers le bonheur. Évidemment, à cette époque, bien peu pouvaient, économiquement, s’octroyer une telle liberté. Mais le fondement philosophique de ce droit au « repli » laissera une trace profonde dans la réflexion sur l’activité humaine.

Après de nombreux siècles de souffrances et de labeur intense, au sortir du Moyen Âge, une sorte de détente, plus contestataire, apparaît à la Renaissance, avec les écrits de La Boétie – et sa « servitude volontaire » – et surtout ­Montaigne et ses Essais. Mais l’heure n’est pas encore à l’éloge du temps libre proprement dit. Au XVIIIe siècle, en revanche, des philosophes mettent en avant la notion de plaisir et surtout l’octroi d’un temps propice à la réflexion, voire, comme chez Rousseau, à la rêverie, à l’observation de la nature, permettant de philosopher et de profiter de la vie.

Le 'droit au bonheur' dans la Constitution de la Corse indépendante.

Saluée par tous les philosophes des Lumières, de Voltaire à Diderot ou Rousseau, comme l’une des plus progressistes au monde, la brève Constitution de la Corse indépendante (1765-1769), emmenée par Pasquale Paoli, inscrit dans l’un de ses premiers articles le « droit au bonheur » pour tous les Corses, concept très original et novateur pour l’époque.

Un privilège social

Bien entendu, la flânerie pour pouvoir philosopher est loin d’être promise à tous, et seules les classes aisées peuvent en jouir et en tirer un profit intellectuel. Le peuple et les classes laborieuses n’en rêvent même pas. Il faudra l’industrialisation au XIXe siècle pour que certains des penseurs anarchistes, socialistes ou communistes de l’émancipation commencent à émettre l’idée que le prolétariat a, lui aussi, le droit de profiter de l’existence en dehors de son seul devoir de travailler pour subvenir à ses besoins.

La bourgeoisie – jusqu’au mitan du XXe siècle – s’offusque de cette prétention, ne cessant d’affirmer, avec un mépris évident, qu’octroyer du temps libre aux ouvriers ne saurait que les jeter dans l’alcoolisme, sans doute en vertu du vieil adage selon lequel « l’oisiveté est mère de tous les vices » ! Au sein du courant marxiste, le principal penseur à promouvoir l’idée du temps libre – et donc de la réduction du temps de travail – est sans aucun doute Paul Lafargue avec son célèbre Droit à la paresse (1880).

Il n’est d’ailleurs pas

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