Fatima Ouassak, reine des « pirates »

Écologiste, féministe, antiraciste, anticapitaliste, antispéciste… L’essayiste est tout ça à la fois sans faire de priorité. Portrait de celle qui dépoussière et irrigue le paysage militant et intellectuel à gauche.

Vanina Delmas  • 14 mai 2025 abonné·es
Fatima Ouassak, reine des « pirates »
Au centre culturel franco-iranien Pouya, à Paris, le 12 janvier 2024.
© Maxime Sirvins

Quatre jours avant la rencontre pour ce portrait, Aboubakar Cissé a été sauvagement assassiné dans une mosquée du Gard, parce qu’il était musulman. On s’attend à une Fatima Ouassak ostensiblement en colère voire accablée, harassée. Erreur. Elle est dans l’action et raccroche tout juste après une vive discussion pour l’organisation de la marche contre l’islamophobie du 11 mai.

Au-delà de la tragédie, elle souligne le versant politique : les autorités et la droite parlent d’islamophobie . « Il y a encore quelques années, celles et ceux qui utilisaient ce mot étaient diabolisés. La bataille culturelle avance, même si ça ne se traduit pas encore dans le champ intellectuel, en particulier le livre et les enjeux politiques autour notamment de l’université. » Fatima Ouassak compte y remédier, à sa façon, en dirigeant une nouvelle collection aux éditions Les liens qui libèrent : « Écologies de la libération » (1).

Pour elle, l’écologie populaire n’est pas une expression de communication creuse, ni le discours porté sur les habitants des quartiers populaires qui seraient écolos sans le savoir car pauvres. C’est clairement lié aux problématiques du chlordécone, à la Palestine, aux luttes contre les violences policières, à la dignité, à la liberté de circulation. « L’écologie est vraiment l’outil de libération auquel je crois », glisse-t-elle. Il est donc évident de donner la parole – la plume – à des penseurs, activistes, artistes et poètes de l’écologie décoloniale.

Son curseur pour jauger les acquis et les victoires obtenues se place en 2004-2005. Elle a vu la déferlante autour de la loi sur le port du voile dans les écoles. À l’époque, la plupart des féministes ne voyaient le voile que comme un outil de domination. Elle rejoint le mouvement des Indigènes de la République de 2005 à 2011, pour s’engager dans la lutte antiraciste « mais en essayant d’apporter une dimension féministe ».

Une étiquette « d’indigéniste », de « communautariste » qui lui colle encore à la peau. « On a gagné des choses : on a un féminisme intersectionnel puissant, une génération qui lie écologie et antiracisme sans concession… Il y a vingt ans, si tu utilisais le mot “Blanc” comme grille de lecture de la société, tu étais accusée d’être séparatiste. »

Nouer et étoffer les liens

Sur le terrain, elle ne cesse de tisser des liens, même si cela semble à contre-courant. En 2020, elle a œuvré pour la Marche liant la génération Adama et la génération climat à Beaumont-sur-Oise, avec comme mot d’ordre commun : « On veut respirer ». Elle a vu « l’horizon commun » entre les gilets jaunes et les quartiers populaires, quitte à « mettre un peu d’eau dans son Coca » sur certains sujets.

Ces livres sont des points d’appuis stratégiques pour faire passer des idées et des pratiques.

R. Toulouse

Et, malgré les attaques, elle ne lâche rien. En 2016, elle demande une alternative végétarienne à la cantine de la maternelle de sa fille : elle est aussitôt soupçonnée d’être une islamiste qui avance masquée. L’année suivante, elle cofonde Front de mères, le premier syndicat de parents d’élèves dans les quartiers populaires.

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