Loana Petrucciani : autopsie d’un féminicide médiatique

La première star de la télé-réalité française a été retrouvée morte le 25 mars. À lui seul, son parcours illustre le continuum des violences de genre, que personne n’a voulu regarder en face.

Pierre Jacquemain  • 27 mars 2026
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Loana Petrucciani : autopsie d’un féminicide médiatique
© Politis

Il y a des morts qui agissent comme des miroirs. Celle de Loana, – si tant est qu’on puisse encore écrire son prénom sans que surgissent aussitôt les images granuleuses du Loft – nous renvoie à une vérité peu reluisante : nous avons regardé, nous avons su, et nous avons laissé faire.

On dira, à raison sans doute, que « tous coupables », comme titre Libération. Coupables d’avoir consommé une vie comme un feuilleton. Coupables d’avoir transformé une femme en personnage, puis en caricature, puis en déchet médiatique. Coupables, enfin, d’avoir continué à regarder, même quand il n’y avait plus rien à voir sinon une lente disparition.

Mais cette culpabilité générale a bon dos. Elle dilue les responsabilités, elle les dissout dans un vague « nous » confortable. Or tout le monde n’a pas la même part dans ce théâtre de la cruauté ordinaire. Il y a ceux qui regardent, et il y a ceux qui organisent le spectacle. Ceux qui commentent, et ceux qui exploitent. Ceux qui détournent le regard, et ceux qui invitent sur un plateau une femme manifestement en détresse pour en faire un moment de télévision.

Soudain, tout le monde savait. Soudain, tout le monde s’inquiétait. Soudain, tout le monde parle pour elle.

Comment ne pas penser à ces séquences où Loana, affaiblie, perdue, était exposée comme une curiosité triste ? Comment ne pas voir, dans cette mécanique bien huilée, autre chose qu’une industrie du déclassement, une fabrique de la chute ? Le voyeurisme n’est pas une abstraction : il a des visages, des noms, des responsabilités.

Mais l’hypocrisie la plus insupportable commence après la mort. Du vivant de Loana, silence ou moquerie. À sa mort, déferlement d’hommages, de compassion rétrospective, d’analyses pseudo-lucides. Soudain, tout le monde savait. Soudain, tout le monde s’inquiétait. Soudain, tout le monde parle pour elle – jusqu’à aller, dès le lendemain, chercher des larmes familiales à diffuser en continu.

Continuum de violences

Comme l’écrit Rose Lamy, « principe bourgeois : le bon beauf est un beauf mort. Du vivant de Loana c’était silence radio sur sa parole, son livre, ce qu’elle disait ». Tout est là. Une hiérarchie implicite des vies dignes d’intérêt. Une condescendance sociale qui autorise le mépris tant que la personne est en vie et qui se rachète à bon compte une fois qu’elle ne peut plus répondre. Car Loana parlait. Elle écrivait. Elle racontait. L’inceste. Les violences sexistes et sexuelles dans la sphère publique comme privée. Les violences conjugales. La solitude.

Qui écoutait vraiment ? Qui prenait au sérieux cette parole venue d’une femme cataloguée « star de télé-réalité », donc disqualifiée d’avance ? Il y a là une violence sociale et symbolique profonde, indissociable d’une misogynie persistante. Une femme exposée, sexualisée, puis abandonnée : un scénario tristement banal. Alors oui, le procureur parlera peut-être d’accident.

Les faits, strictement juridiques, diront une chose. Mais peut-on s’en tenir là ? Quand une vie est traversée par tant de violences, tant de prédations, tant d’indifférence, la question se pose autrement. À quel moment cesse-t-on de considérer que tout cela n’est qu’une succession de hasards malheureux, qu’un « destin tragique », comme le titrent Europe 1, France Info, Les Inrocks ou encore Le Parisien ? À quel moment reconnaît-on une responsabilité collective et systémique, qui, sinon juridiquement, du moins politiquement et moralement, s’apparente à un féminicide lent ?

Sur le même sujet : « Nous, covictimes de féminicide, sommes invisibles aux yeux de beaucoup »

Car Loana n’est pas seulement morte d’un accident. Elle est morte d’usure. D’abandon. D’une société qui regarde les femmes tomber sans jamais vraiment tendre la main, sauf pour les filmer. Et le plus inquiétant, peut-être, est que cette histoire n’appartient pas au passé. Elle est notre présent. D’une certaine manière, vingt-cinq an plus tard, les réseaux sociaux ont généralisé le dispositif du Loft : chacun y devient à la fois spectateur et cobaye.

Les jeunes générations s’y inventent des vies, des corps, des bonheurs conformes aux attentes d’un public invisible mais omniprésent. Elles apprennent à se mettre en scène, à se juger, à se comparer, à s’exposer. Avec à la mise en scène, des grandes entreprises capitalistiques, de vendeurs de « temps de cerveau humain disponible ».

L’autocritique ne vaut que si elle débouche sur autre chose qu’un soupir collectif.

Hier les productions télévisuelles, aujourd’hui l’industrie des médias sociaux. Combien de Loana aujourd’hui, derrière des filtres et des stories, en train de s’effondrer à bas bruit ? Combien de solitudes masquées par des mises en scène permanentes ? Combien de vies qui se consument sous le regard des autres, dans une indifférence polie ? Il y a quelque chose de terriblement contemporain dans cette mort : cette idée qu’on peut disparaître sans que personne ne s’en aperçoive vraiment.

Que des proches puissent dire « on était en contact » alors que le lien était déjà rompu. Que la présence numérique tienne lieu de relation réelle. Alors oui, il faut sans doute accepter une part de responsabilité. Mais à condition de ne pas s’en servir comme d’un alibi. L’autocritique ne vaut que si elle débouche sur autre chose qu’un soupir collectif. Y compris pour l’auteur de ces lignes. Qui a vu, lu, su et, comme tant d’autres, n’a pas fait grand-chose. La mort de Loana ne devrait pas seulement nous émouvoir. Elle devrait nous déranger suffisamment pour que nous cessions, enfin, de regarder sans agir.

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