Jean Castex et les plateaux-repas : publicité gratuite pour la SNCF

Un homme qui travaille pour une compagnie de train, et se trouvait dans un train, a travaillé pour une compagnie de trains ! Une information bien plus facile à raconter pour nombre de médias que le contexte réel de l’entreprise ferroviaire publique française.

Pauline Bock  • 20 avril 2026
Partager :
Jean Castex et les plateaux-repas : publicité gratuite pour la SNCF
© Montage : Maxime Sirvins

Imaginez : vous êtes dans le train, et le chef de bord vient d’annoncer 4 h 30 de retard, dû à un accident voyageur sur le parcours. Votre voisin·e de siège s’inquiète de rater sa correspondance, les jeunes parents derrière vous tentent de calmer leur bébé qui s’impatiente, et vous n’avez plus d’eau pour le reste du trajet. Bref, c’est la galère. Quand soudain, les portes du wagon s’ouvrent, et qui voilà pour vous apporter un plateau-repas ? L’ancien Premier ministre et PDG de la SNCF, Jean Castex ! 

Normalement, c’est à ce moment que vous vous réveillez. « Quel rêve particulièrement absurde ! » vous dites-vous, avant de commencer votre journée. Mais c’est réellement arrivé aux passager·es d’un TGV Paris-Saint-Malo cette semaine : le PDG se trouvait dans le train. Il a distribué des plateaux-repas « en personne » : un vrai héros !

Cette info aurait dû rester au mieux un tweet, mais le chef de bord du train a écrit un roman-fleuve comme seuls savent en rédiger les managers de LinkedIn.

Cette info aurait dû rester au mieux un tweet, mais le chef de bord du train a écrit un roman-fleuve comme seuls savent en rédiger les managers de LinkedIn, selfie avec le PDG inclus, pour raconter comment les « chers clients de ce TGV » (« clients », pas « passagers ») ont « été ravis, malgré ce retard, de se voir apporter le repas par Monsieur le Président du Groupe SNCF » ! Emojis lunettes de soleil et ton enjoué du bon-petit-capitaliste (« Information, passage à bord, réassurance et suivi de l’incident au plus près du réel. Vive le train malgré tout ! ») : un chargé de com’ de la SNCF n’aurait pas rêvé mieux.

Sur le même sujet : Dans le laboratoire managérial de la SNCF

Arriva ce qui devait arriver : un·e journaliste a repéré l’histoire, et voilà cette « info insolite » qui fait les titres du Parisien, de BFM, du Figaro, de Ouest-France, d’Actu.fr, de RTL ou encore de Capital. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de l’info in-cro-ya-ble qu’ils tiennent là : un homme qui travaille pour une compagnie de train, et se trouvait dans un train, a travaillé pour une compagnie de trains !

Un travail é-rein-tant !

« Mais alors que faisait Jean Castex dans ce train ? » s’est demandé BFM Business, toujours le premier sur l’info. « “Il se rendait à Quimper dans le cadre de ses déplacements réguliers”, explique SNCF Voyageurs à BFM Business. “Il n’y avait rien d’organisé à l’avance”, assure-t-on à SNCF Voyageurs. » C’est tout bonnement impensable : il « n’avait rien d’organisé à l’avance » mais il a « lui-même servi des plateaux-repas » ! Vous savez, vous, ce que c’est, de servir des plateaux-repas en souriant et en posant pour plein de selfies ?! C’est un travail é-rein-tant ! Surtout pour le PDG de ladite compagnie de trains, qui ne touche qu’un salaire annuel de 450 000 euros !

Sur le même sujet : Dossier : SNCF : au bord de la falaise libérale

Information qui n’est pas mentionnée dans ces multiples articles, pas davantage d’ailleurs que l’augmentation de 73 % en dix ans des tarifs de l’offre low-cost de la SNCF (Ouigo) ; que la suppression de rames pour favoriser l’ouverture à la concurrence ou que les décennies de sous-investissements qui mènent aujourd’hui à un tiers du réseau ferré menacé de fermeture à moyen terme, selon une note publiée l’an dernier. 

« Bien évidemment que c’est de la com’ à peu de frais. La communication politicienne, d’État ou d’entreprise, pour moi, c’est bonnet blanc et blanc bonnet ! », a commenté Benjamin Amar dans « Estelle Midi », sur RMC – seul « débat » télévisé ne se limitant pas à un émerveillement journalistique devant la B.A. de l’année de Castex. Informer le lectorat sur le contexte réel de l’entreprise ferroviaire publique française, alors qu’on peut se contenter de publier des simili publireportages pour lesquels la SNCF n’a même pas payé ? Vous n’y pensez pas !

Tout Politis dans votre boîte email avec nos newsletters !
Publié dans
Sur le gril

Chaque semaine, retrouvez la chronique médias en partenariat
avec

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Attentat raciste à Trappes et responsabilité médiatique : un déni ad nauseam
Sur le gril • 2 novembre 2026

Attentat raciste à Trappes et responsabilité médiatique : un déni ad nauseam

Les chaînes d’information, pointées du doigt par Ali Rabeh, maire de Trappes, après l’attentat raciste et islamophobe dans sa ville, se réfugient derrière le parapluie du « pluralisme » pour se défendre de répandre le racisme décomplexé. Quand donc leurs directions accepteront-elles enfin de remettre en question des choix éditoriaux irresponsables ?
Par Élodie Safaris
« 20 h » de France 2 : 11 minutes d’affrontements et soudain… Jean-Luc Mélenchon
Sur le gril • 26 octobre 2026

« 20 h » de France 2 : 11 minutes d’affrontements et soudain… Jean-Luc Mélenchon

Pour la première fois, la grand-messe télévisuelle du service public s’est essayée au genre du reportage en immersion pour la mobilisation du 17 octobre. Onze minutes d’images sans commentaires, « au cœur des violences ». Un format vertement critiqué, notamment en interne.
Par Loris Guémart
Mobilisation sociale : bienvenue, camarade Rizet !
Sur le gril • 19 octobre 2026

Mobilisation sociale : bienvenue, camarade Rizet !

En 2026, dans « la France de Macron », tout va tellement mal, semble-t-il, que même des journalistes de BFMTV comme Dominique Rizet mesurent désormais la gravité de la situation. Parce que ça les touche directement.
Par Pauline Bock
Des voitures de police foncent sur des lycéens et ça ne fait pas la une
Sur le gril • 12 octobre 2026

Des voitures de police foncent sur des lycéens et ça ne fait pas la une

Dans plusieurs villes, des membres des forces de l’ordre au volant ont eu des comportements dangereux envers les lycéen.nes mobilisés. Des faits graves, qui n’ont guère ému les médias dans l’ensemble.
Par Pauline Bock