« Les révolutions sont des imaginaires puissants »

Dans un temps marqué par la montée des extrêmes droites, l’historienne Mathilde Larrère s’attarde sur ce que la gauche fait de sa mémoire révolutionnaire, endroit fécond où inventer l’avenir.

Juliette Heinzlef  • 12 juin 2026 libéré
« Les révolutions sont des imaginaires puissants »
1936, à Paris, au moment des élections, les femmes manifestent pour réclamer le droit de vote.
© Archives Snark / Photo12 via AFP

Mathilde Larrère est historienne spécialisée dans les mouvements sociaux révolutionnaires et le maintien de l’ordre au XIXe siècle à l’université Gustave-Eiffel. Elle a écrit On s’est battu·es pour les gagner. Histoire de la conquête des droits en France (Éditions du Détour, 2024).

Est-ce que l’esprit révolutionnaire est d’emblée pensé comme la marque de la gauche ?

Mathilde Larrère
(Photo : Serge d’Ignazio.)

Mathilde Larrère : Historiquement, oui. La gauche naît pendant la Révolution, presque par hasard : les députés de la nouvelle Assemblée nationale constituante se prononcent sur la question de savoir si le roi doit conserver ou non ses pouvoirs. Autrement dit, s’il faut une réforme ou une révolution. En septembre 1789, ceux qui étaient opposés au droit de veto du roi se sont assis à gauche dans la salle. On parle alors de « la partie gauche » : ce sont ceux qui veulent les mesures les plus radicales, un changement complet des règles du jeu, une table rase. 

On s’est battu·es pour les gagner. Histoire de la conquête des droits, Mathilde Larrère, illustrations Fred Sochard, Éditions du Détour, 2024.

Pendant tout le XIXe siècle, ceux qu’on appelle « la gauche » sont ceux qui veulent renouer avec les acquis révolutionnaires et lutter contre les tentatives contre-révolutionnaires de la droite. Cependant pour certains, c’est la révolution de 1789 qui sert de référence, pour d’autres, celle de 1793. La révolution et la gauche sont donc consubstantielles.

Il existe donc déjà une gauche qui puise dans un imaginaire passé pour se construire ?

Complètement. La Commune se situe dans l’héritage de la Révolution française : les journaux de la Commune, dont certains titres sont repris de ceux de la Révolution, sont datés de l’an 79, selon le calendrier révolutionnaire ; les communards créent un Comité de salut public. Une partie de la gauche – celle de la gauche démocratique et sociale – vit dans le souvenir de 1793. A contrario, les socialistes se moquent de « ceux qui se lèvent et se couchent avec la Constitution de l’an I », et estiment qu’il faut aller au-delà.

Sur le même sujet : Que vive la Commune !

Quelles révolutions structurent le plus cet imaginaire de gauche aujourd’hui ?

En réalité, chacun se réfère à sa révolution. Je dis souvent : dis-moi à quelle révolution tu te réfères, et je te dirai qui tu es. Ceux qui se réfèrent à 1789 (les libéraux du XIXe siècle) ne sont pas ceux qui se réfèrent à 1793 (les démocrates sociaux). Mes recherches sur la réactivation de la mémoire révolutionnaire dans les mouvements sociaux contemporains, menées notamment à travers les graffitis, montrent que l’imaginaire de Commune de Paris domine sur les murs.

Lutter vaut la peine, car dans l’histoire, les ordres se renversent. Ce qui bouche l’horizon, c’est le présentisme.

Cette réactivation est portée par des milieux anarchistes qui font précisément de ce répertoire d’action un outil. Mais on a retrouvé la Révolution française dans les pancartes, les bonnets phrygiens, les fausses guillotines des cortèges. Le cas des gilets jaunes était à cet égard saisissant : la mémoire de la Révolution française y a resurgi immédiatement, là où elle était jusqu’alors absente. Ces références circulent et se transforment au gré des groupes et des contextes.

La gauche est traditionnellement pensée comme tournée vers l’avenir, l’utopie, la promesse des lendemains. Comment comprendre une gauche qui se tourne vers ses mythes passés ? N’est-ce pas une manière de contraindre son imagination politique ?

Une voiture qui roule a besoin de son rétroviseur. Un paysan vivant dans une seigneurie en avril 1789 ne pouvait pas imaginer qu’un an plus tard il ne serait plus sous la dépendance de son seigneur. Se le rappeler enseigne que les choses changent parfois brutalement. Et donc, que lutter vaut la peine, car dans l’histoire, les ordres se renversent. Reconstituer ce fil permet de se projeter dans l’avenir. Ce qui bouche l’horizon, c’est le présentisme, soit la conviction qu’il n’existe pas d’alternative. L’histoire, précisément, démontre le contraire. Reconduire un imaginaire ne signifie pas qu’il faille répéter la même révolution.

Sur le même sujet : La Révolution, terrain de bataille historique

Vous distinguez donc la mémoire des luttes de la nostalgie ?

La nostalgie induit la tristesse, tandis que la mémoire est combative. La nostalgie, qui plus est, est souvent liée à un souvenir vécu. Or, aujourd’hui, personne n’a vécu la Commune ou la Révolution française. La mémoire parle : racontez-nous une victoire, pour nous donner l’envie de mener le combat du présent. D’autant que l’histoire enseignée est surtout celle des pouvoirs. Les luttes forment une contre-histoire, un récit qui conteste la version dominante. Mais sa difficulté tient de sa discontinuité : révolutions, grèves, répressions et reculs. La mémoire tisse une continuité, permettant d’écrire la page suivante.

Les gilets jaunes, c’est une insurrection, une révolte qui n’a pas réussi à faire révolution.

Justement, comment le mouvement des gilets jaunes s’inscrit-il dans cette histoire des luttes ?

C’est une insurrection, une révolte qui n’a pas réussi à faire révolution. Reste qu’une insurrection peut être révolutionnaire si elle porte en elle un projet de renversement de l’ordre. La Commune de Paris était une insurrection révolutionnaire : elle n’a rien changé au-delà de Paris, mais elle était fondamentalement radicale dans ses idées et ses projets.

Sur le même sujet : « Les gilets jaunes se battaient pour changer notre quotidien »

Qu’en est-il de MeToo ?

Ma position a évolué. Les premiers mois, j’aurais dit que MeToo n’était pas révolutionnaire au sens où il visait les violences sexistes et sexuelles sans remettre en cause tout le système de domination. Quelques années plus tard, j’étais bien plus encline à considérer ce mouvement comme une révolution. Ce qui est parti d’une dénonciation des violences sexistes et sexuelles a progressivement remis en cause tout l’ordre patriarcal : le partage des tâches, la répartition des métiers, les inégalités salariales, les rapports de domination au travail et dans le couple. L’ampleur de ces questionnements et l’interrogation qu’ils portaient sur l’ordre des sexes avaient très clairement une dimension révolutionnaire.

Le fascisme a essayé de se présenter comme une droite révolutionnaire, le programme de Vichy se nommait « révolution nationale ».

En quoi ce que la gauche contemporaine fait de la mémoire du Front populaire dit quelque chose de la manière dont elle se perçoit ?

C’est d’abord la question de l’union de la gauche qui est évoquée, nécessaire dans un contexte de fragilité des forces progressistes : mobiliser cette histoire permet d’affirmer que l’unité mène à la victoire, à condition de ne pas en faire une lecture sélective. Le Front populaire, c’est l’union des trois forces de gauche, certes, mais c’est aussi les grèves que la mémoire collective tend à effacer. Et dans un contexte de reflux des droits sociaux, 1936 offre quelque chose de précieux : le souvenir d’un moment de conquêtes sociales.

Sur le même sujet : Ludivine Bantigny : « Le Front populaire fut d’abord une politisation collective du corps social »

Y a-t-il des parallèles entre le contexte de 1936 et aujourd’hui ?

Des points de comparaison existent tels que la montée de l’extrême droite, les difficultés sociales, l’aspiration à l’organisation collective. Mais l’absence de l’URSS et du traumatisme de 14-18 changent fondamentalement la donne. De manière générale, le jeu des comparaisons historiques a ses limites : on y trouve toujours ce que l’on cherche mais avec des œillères sur les anachronismes.

L’esprit révolutionnaire peut-il être capté par la droite et l’extrême droite ?

Il l’a été dans l’histoire. Le fascisme a essayé de se présenter comme une droite révolutionnaire, le programme de Vichy se nommait « révolution nationale ». C’est une question qui se pose d’ailleurs à chaque fois qu’on cherche à écrire une histoire des révolutions : que fait-on du fascisme ? En vérité, ce sont des droites qui se vendent comme révolutionnaires : elles veulent inventer un homme nouveau, renverser un ordre pour faire advenir le racisme, non le progressisme. Mais ces droites ne s’inscrivent pas dans la longue histoire des révolutions, précisément parce qu’elles les rejettent toutes. Le fascisme déteste l’héritage de la Révolution française ou celui de la révolution russe, et tente de construire une histoire parallèle.

Sur le même sujet : Cette « nostalgie amnésique » du fascisme

Des droites se revendiquant révolutionnaires existent-elles toujours ?

Certaines vont même tenter de récupérer des révolutions de gauche. J’ai trouvé, dans les années 2010, un pochoir sur le sol avec l’inscription : « La République bâtarde est née du sang des communards. » J’étais perplexe. Parler du sang des communards est un référentiel de gauche, mais « la République bâtarde » ne l’est pas. L’historien des mouvements sociaux Éric Fournier en a retrouvé l’origine : il s’agit d’une chanson d’un groupe de rock identitaire d’extrême droite.

Le désespoir ne produit rien, il paralyse l’action. 

Dans certains milieux de l’ultra-droite qui tiennent un discours de violence et de renversement de l’ordre, ces tentatives de récupération perdurent. Mais la révolution est aussi une peur très réelle pour la droite. Tant qu’elle craint que la gauche fasse une révolution, elle consent à des réformes pour l’éviter. Lorsqu’elle ne redoute plus cette capacité révolutionnaire, elle cesse de faire des efforts. Les révolutions sont des imaginaires puissants propices à la réactivation.

L’unité a fonctionné au XXe siècle. Pourquoi cela semble-t-il plus laborieux aujourd’hui ?

On oublie qu’en 1934 la SFIO et le PCF se détestaient bien plus que le PS et LFI aujourd’hui : leurs militants s’affrontaient physiquement. Les tensions actuelles, elles, sont surtout affaires de stratégie et de rivalités personnelles. Ce qui m’inquiète, c’est le sentiment que certains ont déjà acté la défaite de 2027 et préparent l’échéance suivante. Or les choses basculent, et cela fonde l’optimisme de l’historienne que je suis : la certitude que tout se renverse, que les situations bloquées finissent par se désobstruer, même si elles peuvent aussi s’aggraver. 

Sur le même sujet : La mémoire des luttes, une tradition perdue

Il existe un article de Rosa Luxemburg, le dernier écrit la veille de son assassinat, où elle décrit la route du socialisme comme pavée de défaites : « Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces “défaites”, où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? Aujourd’hui que nous sommes tout juste parvenus à la veille du combat final de la lutte prolétarienne, nous sommes campés sur ces défaites et nous ne pouvons renoncer à une seule d’entre elles, car de chacune nous tirons une portion de notre force, une partie de notre lucidité. » Le désespoir ne produit rien, il paralyse l’action.

Tout Politis dans votre boîte email avec nos newsletters !
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Akim Omiri : « Nos vies valent plus que quelques vitrines cassées »
Démocratie • 5 novembre 2026

Akim Omiri : « Nos vies valent plus que quelques vitrines cassées »

Intellectuel·les, artistes, membres de la société civile… Ils et elles analysent la crise autoritaire que nous vivons aujourd’hui. Et remontent le fil de ses origines, décodent ses manifestations, expriment leurs inquiétudes profondes mais aussi leurs espoirs, et proposent des voies de résistance. (2/15)
« Les manifestants ne sont pas des ennemis » : des membres des forces de l’ordre contestent la stratégie répressive
Maintien de l'ordre • 5 novembre 2026

« Les manifestants ne sont pas des ennemis » : des membres des forces de l’ordre contestent la stratégie répressive

Après les manifestations des 17 et 24 octobre, quatre policiers et gendarmes interrogent l’évolution d’un maintien de l’ordre devenu toujours plus offensif. Manque d’effectifs, formation, usage des grenades et décisions politiques : leurs critiques visent aussi bien les pratiques de terrain que les choix de leur hiérarchie.
Par Maxime Sirvins
Un 5 novembre de grève et de manifestations
Mobilisation • 5 novembre 2026

Un 5 novembre de grève et de manifestations

Politis a couvert cette nouvelle journée de manifestations dans tout le pays, avec un appel à la grève générale de l’intersyndicale. Nos journalistes ont suivi les événements notamment dans la région de Grenoble (Voiron), au Mans dans la Sarthe, et à Paris pour faire remonter les images et revendications des cortèges et des grèves.
Par Politis
« Le gouvernement s’autorise de plus en plus à freiner toutes possibilités d’expression démocratique »
Entretien • 5 novembre 2026 abonné·es

« Le gouvernement s’autorise de plus en plus à freiner toutes possibilités d’expression démocratique »

Ce 5 novembre, une journée de grève et de manifestations suivie par les salarié·es du public comme du privé, la coordination des gilets jaunes, les mouvements lycéens et étudiants, est attendue partout en France. Une convergence des colères que Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU, appelle à exprimer durablement dans la rue.
Par Céline Martelet