Eurosatory : le portfolio de notre journaliste Maxime Sirvins

Du 15 au 19 juin, le plus grand salon d’armement au monde s’est tenu à Villepinte, au nord de Paris. Accrédité puis interdit d’accès sur décision du ministère de l’intérieur, Politis a finalement pu couvrir ce salon après une décision du tribunal administratif.

Politis  • 19 juin 2026
Partager :
Eurosatory : le portfolio de notre journaliste Maxime Sirvins
Salon de l'armement Eurosatory, jeudi 18 juin 2026.
© Maxime Sirvins

Le 14 juin, le photojournaliste de Politis, Maxime Sirvins, reçoit un mail : « Un avis défavorable a été émis à votre encontre sans que les éléments de motivation ne soient connus du salon Eurosatory. » Son accréditation, pourtant validée depuis plusieurs jours, est retirée. Dès lors, impossible d’accéder au salon.

Pour motiver sa décision, le ministère de l’Intérieur raconte que « Maxime Sirvins est connu sous une autre identité pour laquelle il apparaît avoir participé à plusieurs actions de voie publique pro-palestiniennes, de gilets jaunes et antifascistes, lesquelles ont été émaillées de violences ». Cette autre « identité » n’est en fait qu’un changement de nom officiel en 2022 pour des raisons purement personnelles. La présence à de nombreuses mobilisations n’est due qu’à son travail de photojournaliste, lequel est confirmé à chaque fois par des publications dans la presse.

Sur le même sujet : Liberté de la presse : ce qui est arrivé à un de nos journalistes est extrêmement grave

Il aura fallu une décision du tribunal administratif de Paris qui conclut à une « atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’expression et de travailler » pour franchir les portes du plan salon de la défense au monde. L’État a donc tenté d’empêcher un journaliste de photographier ce que l’on expose sans gêne. Car Eurosatory ne se cache pas. Tous les deux ans, le salon transforme le Parc des expositions de Villepinte en vitrine mondiale de l’armement. Un fabricant français a, toutefois, demandé à notre journaliste de quitter son stand.

Cette année marque un record avec plus de 2 600 exposants, preuve d’un réarmement européen massif face à une Russie agressive. Drones, blindés ou missiles prolifèrent. Pour la première fois, des acteurs français de la finance ont leur espace réservé. Mais derrière les démonstrations théâtrales, le salon reste avant tout un marché où l’on négocie des contrats de plusieurs millions d’euros.

Sur le même sujet : Eurosatory, supermarché de l’armement

1- Un char de combat de nouvelle génération développé par les groupes européens Leonardo et Rheinmetall, l’une des vedettes d’Eurosatory 2026. Plus grand salon mondial de défense terrestre, l’événement a rassemblé cette année plus de 2 600 exposants de 68 pays sur 185 000 m². Une édition record, portée par le réarmement européen accéléré des derniers mois.

2- Journée presse, dimanche 14 juin. Avant l’ouverture officielle, quelque 150 journalistes assistent aux « démonstrations dynamiques » avec l’armée de terre, la BRI ou le GIGN. Ici, une simulation de rétablissement de l’ordre oppose gendarmes mobiles et blindés à de faux manifestants lançant des balles de tennis en guise de projectiles. C’est pendant cette démonstration que le photojournaliste de Politis a reçu un mail l’informant du retrait de son accréditation.

3- Présents en nombre cette année, les industriels de défense ukrainiens font figure d’attraction d’Eurosatory, avec 80 stands annoncés. Armes, blindés, robots et drones y sont tous estampillés « testés au combat », un argument devenu un must dans le secteur. Quatre ans et demi après le début de l’invasion russe, ces fabricants viennent en force pour chercher en Europe des débouchés commerciaux et des partenaires industriels. Pour Kiev, ce salon est aussi une vitrine : montrer que son industrie de guerre, née dans l’urgence, est désormais capable de rivaliser avec les géants occidentaux.

4- Sur un stand ukrainien, un visiteur prend les commandes, manette de console à la main, d’un drone terrestre déployé en Ukraine et piloté à distance depuis le salon via le réseau satellitaire Starlink. Nouveau visage de la guerre moderne, où une part croissante des combats se joue à distance, par drones et robots interposés, via des interfaces directement empruntées au jeu vidéo.

5- La pointe du FP-5 Flamingo, missile de croisière ukrainien, l’une des stars du salon. Douze mètres, six tonnes, une portée revendiquée de 3 000 kilomètres et une charge de plus d’une tonne, le tout sous une peinture rose et un flamant rose en peluche posé sur l’aile. Au fond du stand, un écran géant diffuse les images des frappes de la veille sur des raffineries à Moscou.

6- Une plaie en silicone, hyperréaliste, sur un simulateur d’entraînement aux soins de guerre. Au milieu d’un salon où tout est propre, ordonné et sans une goutte de sang, cette fausse blessure rappelle ce que produisent les armes exposées dans les allées voisines : des corps déchirés. Ces mannequins servent à former les secouristes militaires à traiter, sous pression, des blessures de combat.

7- Des hommes, partout des hommes. Sur ce stand d’optiques de tir comme dans la plupart des allées, Eurosatory donne à voir un univers très majoritairement masculin, reflet d’un secteur de la défense où les femmes restent rares.

8- Casque sur la tête, un visiteur met en joue dans le vide. Derrière l’allure de jeu vidéo, un vrai dispositif de formation au combat. Comme sur la quasi-totalité des stands, l’intelligence artificielle est brandie comme argument suprême. Le nouveau mot d’ordre de l’armement.

9- Stand du fabricant brésilien Condor : grenades assourdissantes et lacrymogènes. L’armement du maintien de l’ordre est un volet entier d’Eurosatory, et un sujet que Politis documente de longue date. En 2024, nous révélions que la France s’était dotée de grenades Condor parmi les plus puissantes de son arsenal, susceptibles de provoquer des séquelles auditives irréversibles. Ce stand brésilien reste relativement accessible mais, sur celui d’un fabricant français équivalent, notre journaliste a été poliment invité à quitter rapidement les lieux.

10- Lanceur de missiles antiaérien Aster 30, conçu pour intercepter avions, drones et missiles. La défense sol-air est l’une des grandes gagnantes de cette édition, dopée par la guerre en Ukraine. Eurosatory vend ainsi, dans les mêmes allées, les menaces et leurs parades : à quelques stands de là, d’autres exposants présentent précisément les missiles et les drones que ce système est censé abattre.

11- Essaim de drones suspendu au-dessus d’un stand. Ils sont omniprésents à Eurosatory, où chaque exposant ou presque décline son modèle. La guerre en Ukraine a fait d’eux l’arme reine du champ de bataille, au point de bouleverser des décennies de doctrine militaire. Aujourd’hui, il en existe de toutes sortes, pour tous usages. Drones de renseignement, drones kamikazes, drones armés de lance-missiles, drones d’interceptions anti-drones et même des drones portant plusieurs drones anti-drones.

12- Maquette à l’échelle 45 % du X-BAT, l’avion de combat présenté par l’américain Shield AI comme le premier chasseur sans pilote entièrement dirigé par intelligence artificielle. Capable, selon son constructeur, de décoller à la verticale et d’opérer sans GPS ni liaison radio, il incarne le tournant de cette édition : des armes qui décident et frappent avec une intervention humaine réduite au minimum.

13 – Un visiteur examine le Havoc, un immense robot terrestre de l’estonien Milrem Robotics, ici équipé d’une tourelle surarmée. Après les drones aériens, c’est au sol que la robotisation gagne du terrain. Déjà employés en Ukraine pour le déminage, le transport et l’évacuation des blessés, des engins télécommandés existent désormais en version de combat, capable d’ouvrir le feu pendant que son opérateur reste à l’abri.

14- Le bonhomme Michelin accueille des visiteurs au salon. Derrière la familiarité de ces marques, des activités militaires sont souvent ignorées. L’exemple le plus frappant cette année est Renault. Le constructeur a dévoilé à Eurosatory un véhicule blindé conçu avec Thales, et fabrique désormais dans son usine du Mans des drones capables de détruire ou tuer leur cible.

15- Signe de la course à l’armement : pour la première fois, Eurosatory inaugure un pôle réservé à la finance, où se côtoient une quinzaine de fonds, des banques et des assureurs, de Bpifrance à Allianz. Longtemps réticents à financer publiquement l’armement, ces acteurs reviennent en masse vers un secteur devenu très rentable depuis la guerre en Ukraine.

16- Bruno Retailleau, président des Républicains et candidat à la présidentielle de 2027, accompagné du député Michel Herbillon (casquette MBDA, fabricant de missiles), dans les allées du salon. Eurosatory est un passage obligé du monde politique : candidats, parlementaires et délégations officielles s’y succèdent toute la semaine. Le matin même, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez visitait, lui aussi, le salon.

17- À l’ombre d’une tente de campagne, loin des stands clinquants, trois hommes en costume échangent autour d’une table. Eurosatory se donne à voir comme une vitrine technologique de la guerre, mais c’est surtout un marché : celui où des centaines de délégations officielles viennent acheter, et où les contrats se signent à voix basse.

18- Stand vide, cloisons grises tirées : douze entreprises israéliennes ont vu leur stand fermer dès l’ouverture du salon pour non-respect des conditions de participation fixées par les autorités françaises. Elles n’autorisent, pour Israël, que la présentation de systèmes de défense et l’exclusion de tout équipement offensif. Les poids lourds du secteur israélien, comme IAI, Elbit ou Rafael, se retrouvent avec des stands vides, sans maquettes, sans écrans ni même visiteurs.

19- Sur ce stand brésilien ou d’autres, des bombes sont mises fièrement en avant. Des noms reviennent : MK84 ou LBU-109. Ces armes de conceptions américaines ont été très largement larguées sur Gaza ou au Liban depuis 2023. En explosant, la MK84 génère plus de 10 000 éclats dans un rayon d’un kilomètre. Durant les neuf premiers mois de la guerre à Gaza, les États-Unis en auraient fourni 14 000, d’après Reuters.

20- Sous les tables, les poubelles débordent à la fin du salon : restes de petits fours, canettes et bouteilles de bières, gobelets de champagnes et fonds de vin. L’envers du salon le plus stratégique de la planète. Pendant cinq jours, entre deux démonstrations de blindés, on a aussi beaucoup discuté, signé et aussi trinqué. Eurosatory referme ses portes, laissant derrière lui les déchets de la grande fête de l’armement.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Permis de tuer : comment la présomption de légitime défense fabrique l’impunité des policiers
Analyse 6 juillet 2026

Permis de tuer : comment la présomption de légitime défense fabrique l’impunité des policiers

Examinée à l’Assemblée nationale le 7 juillet, la proposition de loi instaurant une présomption d’usage légitime des armes pour les forces de l’ordre inverse la charge de la preuve. Avec le projet de loi Ripost, débattu ce lundi 6 juillet, elle dessine un même mouvement : plus de police, moins de justice.
Par Maxime Sirvins
Un journaliste de Politis empêché d’accéder au salon de l’armement Eurosatory
Presse 16 juin 2026

Un journaliste de Politis empêché d’accéder au salon de l’armement Eurosatory

Pourtant accrédité, notre journaliste, Maxime Sirvins, s’est vu refuser l’entrée au salon de l’armement. D’après un article de loi cité par Eurosatory pour s’expliquer, le refus ferait suite à « une enquête administrative, diligentée par le ministre de l’Intérieur ».
Par Politis
Comment la France et la Suisse ont muselé l’opposition au G7
Permis de lutter 16 juin 2026

Comment la France et la Suisse ont muselé l’opposition au G7

Pour le sommet international des sept plus grandes puissances économiques mondiales à Évian-les-Bains, les autorités hexagonales et helvètes ont pris toutes les mesures nécessaires pour mettre en quarantaine toute contestation potentielle de la société civile.
Par William Jean
Lafarge : des militants écolos traités comme des terroristes
Justice 2 juin 2026

Lafarge : des militants écolos traités comme des terroristes

Le 10 décembre 2023, des militants écologistes avaient mené une action sur un site de Lafarge, engendrant une enquête d’ampleur dirigée par l’antiterrorisme. Quatre personnes, condamnées en première instance à de la prison avec sursis, comparaissaient ce 1er juin devant la cour d’appel de Rouen.
Par Vanina Delmas