Sophie Djigo : un jugement qui met tous les enseignants et chercheurs en danger

Le jugement rendu dans l’affaire de la professeure de philosophie harcelée par l’extrême droite marque un tournant préoccupant pour la liberté pédagogique et académique.

Collectif  • 17 juin 2026
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Sophie Djigo : un jugement qui met tous les enseignants et chercheurs en danger
Le chef du parti d'extrême droite français Reconquête !, Éric Zemmour, devant ses militants, au siège du parti à Paris, le 9 juin 2024.
© Ian LANGSDON / AFP

La 17e chambre du tribunal de Paris, spécialisée dans le droit de la presse, a rendu le 10 juin un verdict qui met tous les enseignants et chercheurs en danger. Statuant sur l’affaire qui oppose Sophie Djigo à des responsables d’extrême droite, qu’elle accuse d’avoir orchestré une campagne de harcèlement extrêmement violente à son encontre, elle a débouté de sa demande notre collègue professeure de philosophie.

Retraçons les faits. Durant l’année 2022-2023, Sophie Djigo organise avec ses étudiants d’hypokhâgne, dans le cadre d’un projet interdisciplinaire intitulé « Exil et Frontières » (son sujet de recherche), une sortie à Calais comprenant notamment une rencontre avec des bénévoles de l’association l’Auberge des migrants.

Il n’en faut pas plus pour déclencher l’ire d’une enseignante du même établissement, porte-parole locale de l’association zemmourienne Parents vigilants, dont le protocole d’action est désormais bien connu : publication sur les réseaux sociaux d’un communiqué sous la forme d’une « alerte », divulgation de l’établissement puis de l’identité de l’enseignant, et reprise coordonnée de l’attaque par différents comptes d’extrême droite.

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Le blanc-seing du cyberharcèlement

Cette fois, ce sont les comptes officiels du parti Reconquête et d’Éric Zemmour qui diffusent quasi immédiatement l’« information », ce dernier parlant de « grand endoctrinement » et affirmant que Sophie Djigo aurait « décidé d’enrôler ses élèves dans des activités pro-migrants à Calais ». Un communiqué officiel est publié par Reconquête !, suivi d’un second émanant de la section Hauts-de-France du RN. Le blanc-seing de cyberharcèlement est ainsi donné et les comptes anonymes – tous en lien avec la fachosphère – s’en donnent à cœur joie : « qu’on lui tonde le crâne », « qui est cette collabo ? », « prof de merde », « cruche, sans ceinture de chasteté » jusqu’aux menaces de mort et de viol.

Certains messages haineux sont en réponse directe au tweet d’Éric Zemmour. Les vannes ouvertes, on n’attendait plus que l’analyse circonstanciée du site d’extrême droite Riposte laïque se découvrant des aptitudes pédagogiques pour émettre un docte jugement sur le travail de Sophie Djigo qu’il conseille de « virer » et qualifie d’« abrutie ».

Pour des raisons de sécurité, la visite est annulée. Bien sûr le réseau zemmourien s’en félicite. Mais le cyberharcèlement redémarre deux ans plus tard à l’occasion de l’assassinat de Dominique Bernard, professeur dans un lycée d’Arras : « Il faut donner son adresse au prochain enfoiré d’islamiste qui tuera encore et encore et encore et encore » écrit un courageux anonyme sur Twitter.

Devenons-nous aussi de la chair à manipulation et désinformation dans le cadre de la propagande de l’extrême droite ?

Si cinq personnes identifiées comme auteurs directs de certains tweets orduriers ont été condamnées le 20 mars dernier pour cyberharcèlement, les responsables des divers articles ou communiqués initiaux, que l’on peut qualifier de meneurs d’opinion, s’en sortent sans aucune condamnation, le tribunal ayant considéré hier que les propos « relèvent du débat d’idées, mêlé d’un procès d’intention fait à Sophie Djigo » mais qu’ils ne sont que blessants, pas diffamatoires, le délibéré ajoutant plus loin que « ce débat, essentiel dans une démocratie où l’école remplit une fonction émancipatrice, est en effet de nature à intéresser le public ».

On se frotte les yeux : accuser une professeure et chercheuse d’endoctriner ses étudiants serait donc une opinion comme une autre, qui ne porterait aucunement atteinte à la probité et à l’éthique professionnelle de celle-ci. En outre, la justice reconnaît ainsi qu’il est tout à fait légitime de discuter publiquement, à partir de pures allégations non étayées empiriquement, de la pertinence d’un projet pédagogique et du professionnalisme d’une enseignante.

Chair à manipulation et désinformation

Ce jugement est particulièrement inquiétant pour au moins deux raisons. La première est qu’il ne reconnaît aucune responsabilité aux différentes personnalités politiques et médiatiques dans le déclenchement d’une campagne de cyberharcèlement qui a mis notre collègue en danger ; la seconde est qu’il rend légitime la mise sous surveillance de notre liberté pédagogique et académique et donne la possibilité de les condamner publiquement sur les réseaux sociaux et dans les médias, sans aucune autre expertise que le soupçon idéologique.

Ainsi devenons-nous toutes et tous présumés coupables dès lors que nos propos et gestes ne correspondent pas aux attentes des réseaux d’extrême droite. Ainsi devenons-nous aussi de la chair à manipulation et désinformation dans le cadre de la propagande politique de ces partis, réseaux et médias dont on connaît fort bien le mépris pour les enseignants et les chercheurs et la défiance vis-à-vis d’une institution qui, de la maternelle à l’université, préfère l’esprit critique à la mise au pas.

Nous sommes à la fois choqués et inquiets de cette décision judiciaire et tenons à réaffirmer notre soutien et notre solidarité à Sophie Djigo, dont l’histoire augure de bien mauvaises heures et nouvelles batailles à venir. Une chose est toutefois certaine, nous ne laisserons pas l’extrême droite dénaturer notre métier et utiliser nos cours, nos classes et nos séminaires comme instruments de médiation d’un projet idéologique que nous condamnons de bout en bout.


Liste intégrale des signataires de la tribune et pour signer la pétition.

Premiers signataires :

  • Michel Agier, anthropologue, directeur de recherche IRD, EHESS
  • Étienne Balibar, ancien professeur de philosophie, Paris Nanterre
  • Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit, Lyon 3
  • Jean-François Bayart, professeur à l’Iheid, Genève
  • Willy Beauvallet, politiste, Lyon 2, vice-président de l’AURDIP
  • Yassir Benhima, Professeur des universités- Lyon 2
  • Saïd Bouamama, sociologue
  • Rony Brauman, médecin, politiste 
  • Saïd Benmouffok, professeur de philosophie
  • Magali Bessone, professeure de philosophie politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
  • Christian Bonnet, professeur émérite de philosophie, Université Paris I
  • Claude Calame, directeur d’études, anthropologie historique, EHESS
  • Audrey Célestine, historienne, New-York university
  • Gregory Chambat, enseignant en collège
  • Johann Chapoutot, professeur d’histoire, Sorbonne Université 
  • Sonia Dayan-Hezbrun, professeure émérite de sociologie
  • Laurence De Cock, enseignante en lycée, vice-présidente de l’ONED
  • Gaëlle Desliens, professeure des écoles
  • Georges Didi-Huberman, philosophe et historien de l’art, EHESS
  • Michel Espagne, germaniste, directeur de recherche émérite au CNRS
  • Mélanie Fabre, maîtresse de conférence en histoire, UPJV
  • Eric Fassin, professeur de sociologie, Université Paris-Ouest Nanterre
  • Malcom Ferdinand, philosophe, politiste, chercheur au CNRS
  • Kaoutar Harchi, sociologue et écrivaine
  • Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit à Nanterre
  • François Héran, sociologue, démographe, professeur au Collège de France
  • Emmanuelle Hermouet, professeure des écoles
  • Denis Kambouchner, professeur émérite de philosophie, Université Paris I
  • Caroline Ibos, professeure de sociologie, Paris 8
  • Magali Jacquemin, Professeure des écoles
  • Emmanuelle Jourdan-Chartier, enseignante en histoire
  • Michel Kokoreff, sociologue, Paris 8
  • Mathilde Larrère, maîtresse de conférence en histoire, Université Gustave Eiffel
  • Christian Laval, sociologue, Université Paris-Ouest-Nanterre
  • Sandra Laugier, professeure de philosophie, Université Paris I
  • Henry Laurens, professeur au Collège de France
  • Guillaume Leblanc, philosophe, Université Paris Cité
  • Chowra Makaremi, anthropologue, chercheure au CNRS
  • Philippe Marlière, professeur de science politique, University College London
  • Frédérique Matonti, professeure de science politique, Université Panthon-Sorbonne
  • Guillaume Mazeau, historien
  • Sarah Mazouz, sociologue, CNRS
  • Alain Mille, professeur honoraire Université, Lyon 1
  • Bertrand Ogilvie, psychanalyste, professeur émérite à l’Université de Paris 8
  • Jérémy Ollivier, professeur de philosophie en lycée
  • Claire Pagès, professeure de philosophie, Université Paris-Nanterre
  • Ugo Palheta, sociologue, Université de Lille
  • Irène Pereira, professeure de philosophie en éducation, INSPE
  • Michelle Perrot, historienne, professeure émérite, Université de Paris
  • Emmanuel Renault, professeur de philosophie, Université Paris Nanterre
  • Jean-Jacques Rosat, ex maître de conférence au Collège de France
  • Philippe Sabot, professeur de philosophie, Université de Lille
  • Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, anthropologue, directrice de l’Institut Convergences Migrations
  • Sbeih Sbeih, chercheur associé IREMAM 
  • Guillaume Sibertin-Blanc, PR, université Paris 8 Saint-Denis
  • Yves Sintomer, professeur de science politique, Paris 8
  • Eyal Sivan, cinéaste, essayiste
  • Maboula Soumahoro, maîtresse de conférences, Université de Tours
  • Patrice Vermeren, Professeur émérite des Universités, Philosophie, Université Paris 8
  • Christiane Vollaire, philosophe, ICM, LCSP
  • Jean-Claude Zancarini, historien, ENS de Lyon

Avec le soutien de :

  • Collectif Aggiornamento histoire-géographie
  • ONED Observatoire national de l’extrême droite
  • CAALAP : Coordination antifasciste pour l’affirmation des libertés académiques et pédagogiques
  • LDH : Ligue des droits de l’homme / des droits humains
  • Fondation Copernic
  • ATTAC
  • CGT Education
  • CGT Ferc-Sup
  • CGT-Cirad
  • SNES-FSU
  • FSU-SNUIPP
  • SNEP-FSU
  • SNUEP-FSU
  • EE-PSO (tendance du SNESUP-FSU)
  • Fédération SUD éducation
  • SUD-recherche
  • Union syndicale Solidaires
  • SNPTES-UNSA
  • VISA : Vigilance initiatives syndicales antifascistes
  • ACIREPh : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur
  • l’Enseignement de la Philosophie
  • APSES : Association des professeurs de SES
  • APPEP : Association des Professeurs de Philosophie de l’Enseignement Public
  • AFA : Association française des anthropologues
  • Collectif PLUS : Palestine Lyon Université Solidaires
  • CLARA : collectif de lutte antifasciste contre le racisme et l’antisémitisme
  • CVUH : Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire
  • AURDIP : Association des universitaires pour le respect du droit international en Palestine
  • Collège International de Philosophie
  • Union juive française pour la paix (UJFP)
  • Association La Digue
  • ICEM-Freinet
  • Collectif Questions de Classe (s)
  • Fédération nationale de la libre pensée
  • Les éditions Agone
  • Les éditions Textuel
  • Revue Chimères
  • Laboratoire Geriico Université de Lille  Groupe d’Études et de Recherche Interdisciplinaire en Information et Communication ULR 4073ALIA (Association pour la liberté académique)
  • ALIA : association pour la liberté académique
  • Union rationaliste
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Tribunes

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Temps de lecture : 9 minutes
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