« Avec les lois Duplomb 1 et 2, nous sommes passés du déni de sciences au déni de réalité »

Depuis la proposition de loi Duplomb adoptée en juin 2025, l’écologue Philippe Grandcolas ne cesse d’alerter sur les reculs environnementaux et la désinformation scientifique. Il s’inquiète des conséquences de l’adoption de la loi d’urgence agricole, soumise au vote de l’Assemblée nationale et du Sénat, ces lundi 20 et mardi 21 juillet.

Vanina Delmas  • 20 juillet 2026 libéré
« Avec les lois Duplomb 1 et 2, nous sommes passés du déni de sciences au déni de réalité »
Blocage de l'usine Phyteurop, dans le Maine-et-Loire, le 27 juin 2025, par des opposants aux produits agrochimiques.
© Maxime Sirvins

Mise à jour le 22 juillet 2026

La loi d’urgence agricole a été définitivement adoptée par le Parlement mardi 21 juillet, après le vote des sénateurs entérinant celui des députés. La majorité gouvernementale s’est divisée sur ce texte. La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, avait présenté sa démission à Emmanuel Macron mercredi 22 juillet, la réintroduction dérogatoire de pesticides comme l’acétamipride, permise par le gouvernement, représentant pour elle, une ligne rouge. Mais le chef de l’État l’a refusée et a convaincu Monique Barbut de rester au gouvernement. Celle-ci, maintenant son opposition au texte voté mais ayant visiblement décidé de s’en accommoder assez aisément, a choisi de manger son chapeau pour, dixit, faire « face à l’urgence d’agir contre les conséquences du changement climatique qui frappent durement notre pays et pour répondre aux enjeux de santé environnementale ». Elle aurait obtenu des engagements sur la question du cadmium, des Pfas et de l’adaptation au changement climatique.


Première publication le 20 juillet 2026

Sur tout le territoire, des citoyen•nes ont bravé la chaleur pour manifester contre le projet de loi d’urgence agricole et trinquer une dernière fois à notre santé, à l’eau claire. Beaucoup s’étaient déjà mobilisés, il y a un an, contre la loi dite Duplomb, et ont un désagréable sentiment de déjà-vu. Car le projet de loi d’urgence agricole vient de passer l’étape de la commission mixte paritaire (CMP) où un accord entre représentants des deux chambres parlementaires a été trouvé.

Les canicules sont un excellent contexte pour montrer à quel point ces lois sur l’agriculture sont totalement en déni de réalité.

Les sujets restent clivants notamment la réintroduction dérogatoire de pesticides néonicotinoïdes, l’agrandissement des élevages, et des mesures sur la gestion de l’eau notamment pour faciliter la construction d’ouvrages de stockage, y compris en zones humides. Pour Philippe Grandcolas, directeur adjoint scientifique national pour l’écologie et l’environnement au CNRS, elle ne répond ni aux difficultés économiques des agriculteurs, ni aux réalités climatiques et a surtout démontré, une fois de plus, la puissance du déni scientifique chez certains responsables politiques.

La loi d’urgence agricole qui arrive à la fin de son parcours législatif, vous donne-t-elle l’impression de revivre la même chose que l’année dernière avec la loi Duplomb ?

Philippe Grandcolas : Exactement ! On voit bien comment des amendements de la loi Duplomb de 2025 ont été intégrés dans cette nouvelle proposition de loi censée aider le monde agricole. Il existe un mouvement de fond persistant, impulsé par certains groupes politiques à l’Assemblée nationale et au Sénat – ainsi qu’au niveau européen – mais aussi par les syndicats agricoles que sont la FNSEA et la Coordination rurale. Sans oublier des groupes agro-industriels qui ont intérêt à maintenir certaines productions coûte que coûte, même si elles sont de moins en moins viables car leurs prix d’achat sont insuffisants.

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Pour la loi d’urgence agricole, tous les amendements qui ont essayé de porter le sujet du revenu agricole ont été combattus, une fois de plus. C’est ubuesque ! Les canicules sont un excellent contexte pour montrer à quel point ces lois sur l’agriculture sont totalement en déni de réalité, notamment sur les enjeux de l’eau. Ce n’est pas en stockant l’eau de l’hiver et en irriguant que les cultures seront plus rentables. Quand les canicules arrivent trop tôt, le maïs meurt sur pied, avant même que les épis ne soient constitués. De plus, ces propos nient le fait que le cycle de l’eau est inéluctable, que les rivières sont en contact permanent avec les nappes phréatiques, et que tout ce qu’on prélève à un endroit sera absent à un autre.

Les défenseurs de cette proposition de loi et de cette vision du monde sont prêts à tout pour faire passer leurs amendements, même à la censure scientifique.

Sur le loup, c’est évidemment un sujet épineux pour les éleveurs. Mais comment imaginer qu’abattre tous les loups réglerait les problèmes ? On ne va pas faire une ligne Maginot contre les loups notamment dans le sud-est de la France où ils sont très présents ! Cet animal est en train de reconquérir un territoire dont il a été exclu par les humains. Si on tire à tout va, cela cassera des groupes sociaux, accentuera la dynamique de dispersion et au final, ne résout pas le problème, bien au contraire.

Vous avez publié un petit livre en avril dernier intitulé Loi Duplomb, le débat confisqué. Pourquoi est-ce important de vous engager sur ce sujet en tant qu’écologue ?

En tant qu’écologue, j’ai été invité par le sénateur Michael Weber, pour intervenir lors de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) consacré aux effets sanitaires et environnementaux de l’acétamipride, cet insecticide de la famille des néonicotinoïdes, interdit en France depuis 2018, mais toujours autorisée ailleurs en Europe notamment pour les semences de betteraves sucrières. La note qui en est ressortie, parfaitement étayée sur le plan scientifique, a été bloquée par les élus LR et RN. C’est une première dans le cadre de l’Opecst !

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Les défenseurs de cette proposition de loi et de cette vision du monde sont prêts à tout pour faire passer leurs amendements, même à la censure scientifique. Les deux projets de loi agricole étaient choquants. Le passage par la CMP est légal, mais cela ne permet pas un débat parlementaire intelligent. On voit toujours apparaître les mêmes arguments utilisés pour faire passer des projets de loi totalement aberrants, tous les discours rassuristes habituels répétant que « le danger n’est pas un risque » Je me suis rendu compte du décalage entre la réalité, la proposition de loi, et les commentaires.

La question n’est pas d’instaurer une dictature scientifique mais de faire des choix en toute connaissance de cause.

Le plus grave est la quantité de fausses informations qui ont été diffusées, qui finit par miner la démocratie. La question n’est pas d’instaurer une dictature scientifique mais de faire des choix en toute connaissance de cause. La science, c’est le débat, c’est apporter des arguments, tester des hypothèses, quelquefois les déconstruire… Mais ce n’est ni le mensonge, ni la triche comme on peut le voir de la part de certains politiques. Sur les élevages, même si on n’est pas d’accord pour diminuer sa consommation de viande, on sait que les élevages industriels ne peuvent pas fonctionner car ils ne sont pas rentables. Agrandir un élevage à 10 000 poulets ou à 500 vaches ne changera pas les prix de production, et n’empêchera pas les rayons d’œufs des supermarchés d’être vides. Avec les lois Duplomb 1 et 2, nous sommes passés du déni de sciences au déni de réalité.

Malgré le fait d’avoir été retoquée par le Conseil constitutionnel il y a un an, la réintroduction de l’acétamipride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes interdit en France depuis 2018, est à nouveau au cœur du débat de la loi d’urgence agricole…

En effet, on entend à nouveau que cette substance est indispensable, et cette fois, ça parle notamment de la filière cerise, qui serait en danger… Les filières de la betterave, de la noisette et des pommes sont aussi sur le coup. Mais il y a un autre pesticide mentionné dans le texte, dont on entend moins parler, qui pourrait être la patate chaude qu’on tente de faire passer en douce : le flupyradifurone. C’est un produit relativement récent – une vingtaine d’années – donc les connaissances sont moins nombreuses. On sait tout de même que c’est un insecticide dévastateur pour tous les pollinisateurs, et qu’il se disperse facilement : dans les régions qui l’utilisent, on en a retrouvé dans le cycle de l’eau, et même dans le nectar des plantes de parcelles adjacentes.

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De plus, son produit de dégradation est quasiment un polluant éternel donc il restera des décennies, voire plus, dans l’environnement, et l’exposition à cette substance sera plus longue. Malgré cela, il est probable que les négociations lors de la CMP portent sur l’abandon de l’acétamipride, très médiatisé, mais garde le flupyradifurone. Un certain nombre de lobbys va agir pour que soit conservé l’enrobage des graines de betteraves par ce produit, au profit de 23 000 betteraviers français, sous prétexte de lutter contre les pucerons et la jaunisse. Or, les vrais problèmes de la filière sont le prix d’achat par l’industrie sucrière et les aléas climatiques. Le principe de précaution est encore nié.

Ils sont en train de désigner délibérément des agents publics comme des boucs émissaires, avec tous les dangers que ça comporte pour eux.

Les agences publiques que sont l’Office français de la biodiversité (OFB) et l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) sont régulièrement prises pour cibles depuis quelque mois. Est-ce justifié ?

Pour moi, ces attaques ne sont pas des signes de différences d’opinions mais relèvent de la sédition car ils sont en train de désigner délibérément des agents publics comme des boucs émissaires, avec tous les dangers que ça comporte pour eux. Depuis 2024, plus d’une centaine d’agressions ont été recensées contre l’OFB ! Les détracteurs de ces agences persistent à dire que l’OFB gêne les agriculteurs en avançant des arguments totalement faux, et ils le savent bien. En écrivant le livre, j’ai été choqué de voir à quel point la réalité est travestie : sur les 140 000 contrôles effectués par l’OFB en 2024, 1 179 concernaient les agriculteurs et éleveurs. Et la majorité d’entre eux n’ont engendré aucune altercation.

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Quant à l’Anses, beaucoup lui reprochent d’être plus exigeante que l’Efsa, agence européenne. Or, tous les toxicologues trouvent au contraire qu’elle ne va pas assez loin parce qu’elle a été ligotée par des réglementations insuffisantes. D’ailleurs, l’État français a été condamné en septembre 2025 par la cour d’appel administrative de Paris à revoir les procédures d’autorisation des pesticides, estimant qu’elles sont insuffisantes pour garantir la protection de la santé et de la biodiversité (1). On devrait donc renforcer l’action de l’Anses au lieu de la diminuer et cela profiterait aux agriculteurs car, il faut toujours le rappeler, ce sont les premiers exposés aux pesticides. Ces lois censées aider le monde agricole sont une tromperie permanente dont les premières victimes sont les agriculteurs et les éleveurs.

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Mise à jour • 22 juillet 2026

La loi d’urgence agricole a été définitivement adoptée par le Parlement mardi 21 juillet, après le vote des sénateurs entérinant celui des députés. La majorité gouvernementale s’est divisée sur ce texte et la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, va présenter sa démission à Emmanuel Macron ce mercredi 22 juillet. La réintroduction dérogatoire de pesticides comme l’acétamipride, permise par le gouvernement, représentait pour elle, une ligne rouge.

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