« Certains de mes élèves de lycée cumulent les cours, le travail, les responsabilités »

Ils sont souvent décrits comme des élèves en difficulté, peu investis ou dépendants des aides sociales. Pourtant, dans les salles de classe d’un lycée de Villiers-le-Bel, Victoire Fagon, prof d’histoire-géo, a rencontré des adolescents qui, chaque soir, travaillent, entreprennent et participent aux revenus de leur famille.

• 28 août 2026
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« Certains de mes élèves de lycée cumulent les cours, le travail, les responsabilités »
© Kai Pilger / Unsplash

J’aimerais, à travers cet article, mettre à l’honneur mes élèves. Ces jeunes décriés par la société parce qu’ils viennent des cités, parce qu’ils ont un langage peu châtié, parce que beaucoup leur prêtent des intentions avant de les connaître, parce que leur manière de s’habiller ou de pratiquer leur religion dérange un pan de la société française le plus souvent parisienne, parce qu’ils seraient « trop différents » et qu’ils représenteraient la violence de notre pays. 

J’enseigne l’histoire-géographie depuis trois ans dans un lycée de Villiers-le-Bel, dans le Val-d’Oise. La réputation de cette ville reste, dans l’imaginaire collectif, marquée par les émeutes de novembre 2007. Les premières réactions de mon entourage furent sans appel. La peur dans la voix, on me disait : « Tu ne peux pas aller enseigner là-bas. »

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Il faut dire que l’Éducation nationale n’abonde pas vraiment dans le respect lorsqu’on peut lire, sur les documents officiels des mutations, les mentions « politique de la ville » et « zone violence ». Lorsque j’ai fait ma rentrée en septembre, tout ce qui entourait le lycée semblait confirmer mes propres craintes et préjugés. Quelle erreur de ma part ! Et quelle beauté de constater à quel point nos peurs peuvent déformer la réalité !

Les élèves qui arrivaient en trombe en classe étaient des jeunes courageux qui avaient eu du retard avec un client.

J’aimerais m’attarder sur un événement qui, je l’espère, parviendra à éclairer l’esprit de certains. À quelques semaines du baccalauréat, je donnais tout en classe pour amener mes élèves jusqu’à la réussite. Mais je les trouvais peu investis, fatigués, parfois absents mentalement. Comme souvent, j’observais leur comportement à travers mon prisme : la réussite scolaire et les « bonnes notes ».

« Madame, le soir, on travaille »

Un jour, en sortant d’un cours, je décide d’interpeller un petit groupe de jeunes qui, depuis plusieurs semaines, ne fait plus grand-chose en classe. Je leur reproche leur manque d’implication et leur demande ce qu’ils peuvent bien avoir de plus important à faire que de travailler leurs cours le soir. Je leur parle de mon inquiétude pour leur avenir.

L’un d’eux me répond très simplement : « Madame, le soir, on travaille. » Sur le moment, je crois à une plaisanterie. Je souris, j’ironise. Mais personne ne rit. Ce n’est pas une excuse. C’est leur réalité.  Alors que certains peuvent effectivement rentrer tranquillement à la maison et faire leurs devoirs, comme mon imaginaire et ma réalité me l’ont appris, je découvre que beaucoup de mes élèves mènent déjà une véritable activité en parallèle du lycée.

L’un propose des prestations de blanchiment dentaire. Un autre livre des pizzas avec son père. Une élève organise des brunchs pour des événements. Une autre a installé un petit salon de manucure chez elle. Une dernière réalise des coiffures et se constitue une clientèle. La liste est longue.

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Ces activités sont la norme chez nos élèves. Je voyais des élèves peu travailleurs et j’ai découvert des entrepreneurs. Les élèves qui arrivaient en trombe en classe étaient des jeunes courageux qui avaient eu du retard avec un client. Ce qu’on appelle « assistanat » désigne donc des adolescents qui cumulent les cours, le travail, les responsabilités et, pour certains, la nécessité de contribuer aux revenus familiaux.

On ne se résume pas à ses études, mais davantage à sa persévérance et à son courage pour affronter les embûches. 

Depuis, je les regarde différemment. Ils ont des défauts, bien sûr. Ils sont bruyants, bavards, maladroits, parfois insolents. Pourtant ils méritent que nous les considérions de la même manière qu’un jeune « brillant » en cours. Et l’un n’empêche pas l’autre. Tous les jeunes que j’ai cités plus haut ont décroché des études supérieures formidables, et je pèse mes mots, car l’un d’eux partira à Henri-IV. Mais c’est peut-être moi qui, à mon tour, mets les gens dans des cases. On ne se résume pas à ses études, mais davantage à sa persévérance et à son courage pour affronter les embûches. 

Depuis trois ans, je transmets, certes, mais j’apprends surtout chaque jour de mes élèves. Je crois que je peux dire que nous nous sommes apprivoisés les uns les autres et qu’ils m’apportent autant que je leur lègue. Du moins, j’essaie au maximum d’être à la hauteur de ces parcelles de vie dont il faut prendre soin.

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