« Il n’y a pas encore de guerre de l’eau, mais une guerre menée contre l’eau »
Dans le livre enquête Les Assoiffeurs, les journalistes Nicolas Celnik et Fabien Benoit montrent comment la coalition d’acteurs privés et de l’État met en péril les ressources en eau.
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© STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
Mégabassines, datacenters, embouteilleurs d’eau minérale, technologies de dépollution… La ressource en eau est de plus en plus accaparée par des entreprises privées. C’est le constat d’une enquête de trois ans menée par les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik dans Les Assoiffeurs (Les Liens qui libèrent). Ils décryptent ce système qui fait la part belle au technosolutionnisme, malgré la raréfaction de la ressource, et qui bénéficie de soutiens politiques de premier ordre.
Votre livre-enquête s’ouvre sur la manifestation de Sainte-Soline en mars 2023. Le sujet des mégabassines a-t-il été un point de bascule sur la question de l’accaparement de l’eau ?
Les tensions autour de la ressource en eau et les sécheresses ne sont pas une fatalité mais le fait d’acteurs.
F. Benoit
Fabien Benoit : Les mobilisations citoyennes actuelles sont le signe d’une repolitisation de la question de l’eau. Le terme « mégabassine » est passé dans le langage courant alors qu’on parlait de « retenue de substitution ». On a pris conscience que les tensions autour de la ressource en eau et les sécheresses ne sont pas une fatalité mais le fait d’acteurs dont certains sont très voraces. Les mouvements de répression contre les opposant·es aux mégabassines ont montré que le pouvoir politique est prêt à tout pour défendre le modèle agricole productiviste. C’est un vrai marqueur politique, accentué par un détricotage des textes de loi protégeant la ressource en eau depuis les années 1960.
Nicolas Celnik : Après Sainte-Soline, tous les éléments sur les thématiques de l’eau et de l’agriculture se sont mis en place : les projets nationaux d’intérêt majeur entrés en vigueur avec le décret de simplification de la vie économique, et la loi sur l’urgence agricole – renforcement de la loi Duplomb de 2025 –, qui a modifié la hiérarchie des usages de l’eau en consacrant l’intérêt général majeur de l’agriculture. L’aboutissement d’un travail de plusieurs années du lobby Irrigants de France, une émanation de l’Association générale des producteurs de maïs (AGPM), liée au syndicat majoritaire qu’est la FNSEA. La loi de 2006 plaçait la protection de la santé publique et de l’alimentation en eau potable comme des priorités absolues.
La loi Duplomb a forgé un cadre législatif pour que les activités économiques soient prioritaires, « en cas de besoin ». La loi d’urgence agricole doit renforcer « la préfectoralisation (1) » de la politique de l’eau, faisant fi des processus de consultation démocratiques déjà existants.
Une idée formulée par le chercheur Sylvain Barone.
Le contexte de canicule et de sécheresse historiques sert-il de contre-feu aux tactiques des entreprises qui accaparent l’eau, voire de déclic politique ?
Le même jour, on a vu 96 départements franchir le seuil d’alerte sécheresse et les sénateurs voter le doublement des stockages d’eau d’ici à 2035.
N. Celnik
N. C. : Cet été, le même jour, on a vu 96 départements franchir le seuil d’alerte sécheresse et les sénateurs voter le doublement des stockages d’eau d’ici à 2035. Nous sommes dans un moment de dérégulation générale. Pendant les débats sur la loi Duplomb, le lobby Irrigants de France a œuvré afin de retirer du texte la notion de sobriété – présente dans les objectifs gouvernementaux – au nom de la souveraineté alimentaire redéfinie selon la FNSEA.
F. B. : Quand on est confronté à des crises immédiates (canicules, sécheresses, incendies…), il y a un effet d’aubaine pour ces acteurs industriels, qui en profitent pour pousser encore plus loin leur modèle. C’est la stratégie du choc. Les agriculteurs se retrouvent privés d’eau plus que jamais, mais, plutôt que de s’attaquer aux racines du problème en réhydratant les milieux ou en plantant des haies, la solution court-termiste des bassines est une fois de plus mise en avant.
L’échelle territoriale est au cœur des enjeux liés à l’eau : usages, industries, patrimoine…
N. C. : L’argument économique fondé sur les promesses d’emplois locaux passe encore souvent avant les impacts sur le territoire, que ce soit pour les industries d’embouteillage ou la construction d’une usine de puces électroniques dans la région de Grenoble. Sur le long terme, le nombre d’emplois décroît à cause de la robotisation et de la concentration d’activités par les gros acteurs. Quand l’habitabilité du monde est en jeu, on ne peut plus se permettre de maintenir une industrie sans prendre en compte ses effets sur les milieux, le vivant, et l’accès à l’eau pour les populations. Il va falloir arbitrer entre l’économie et le vivant, mais tout le monde n’y est pas prêt. Dans le Gard, où se situent les installations de Perrier, il est difficile de dire qu’il faut tourner la page car l’eau est polluée…
Il va falloir arbitrer entre l’économie et le vivant, mais tout le monde n’y est pas prêt.
N. Celnik
F. B. : Le mythe de l’abondance de l’eau est encore très présent dans de nombreux discours, en lien avec la souveraineté agricole, alimentaire, technologique… Les archives montrent que les mêmes arguments sont utilisés depuis le début des grandes cultures céréalières et de l’irrigation, notamment pour le maïs, et même pendant la sécheresse de 1976. Aujourd’hui, un élément nouveau apparaît : la qualité de l’eau. On commence à pointer du doigt les métabolites de pesticides présents partout et qui obligent parfois à fermer des points de captage.
Vous écrivez : « La logique derrière l’accaparement de l’eau est celle du technosolutionnisme. » Quelles formes celui-ci prend-il ?
N. C. : Le technosolutionnisme est quasi inhérent aux enjeux de gestion de l’eau. Napoléon III disait au moment où étaient creusés les grands canaux : « Tout me fait espérer que la science parviendra à dompter la nature. Je tiens à honneur qu’en France les fleuves, comme la révolution, rentrent dans leur lit, et qu’ils n’en puissent plus sortir. » C’est le début du solutionnisme technique qu’on retrouve aujourd’hui avec les bassines, la désalinisation, la dépollution… Ce dernier point a pris de l’ampleur dans les années 2010, car les rentes de Veolia, Suez et Saur ont été contestées et certaines grandes villes comme Paris se sont tournées vers la régie municipale. Mais ces entreprises se sont saisies de ce marché en progression lié à la découverte d’une réalité nouvelle : les niveaux de concentration des pollutions.
Quel futur se dessine autour de la qualité des eaux ?
F. B. : Le projet du Syndicat des eaux d’Île-de-France (Sedif) autour de la technologie d’« osmose inverse basse pression (OIBP) » pour assainir l’eau donne une idée de ce qui se joue. La logique est poussée plus loin : tant qu’on produit assez d’énergie pour produire de l’eau et assez d’eau pour produire de l’énergie, on peut continuer ainsi. Mais il n’y aura pas assez d’argent public, les sommes demandées aux contribuables seront beaucoup trop importantes. Une usine comme celle du Sedif coûte un milliard d’euros, ce n’est pas à la portée des petites collectivités.
N. C. : Il n’y a pas encore de guerre de l’eau, mais il y a une guerre menée contre l’eau ! On voit se dessiner une privatisation indirecte : les seuls capables de nous donner de l’eau potable sont ceux qui maîtrisent les technologies de pointe, c’est-à-dire les industriels de la chimie. Par exemple, l’entreprise DuPont, principal émetteur de polluants éternels au monde, via sa filiale DuPont Water Solutions, ou Veolia, qui vend ses technologies de dépollution. Ce quasi-monopole technique suit une logique d’acteurs privés qui empêchent la mise en place d’alternatives ou d’un service public de l’eau dans certaines villes.
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