Stéphane Delpeyrat-Vincent : « Aujourd’hui, l’habitabilité du pays n’est pas garantie »
Le maire de Saint-Médard-en-Jalles, en Gironde, qui a dû évacuer sa commune fin juillet, dénonce l’inaction et l’irresponsabilité du gouvernement après les ravages causés par les incendies. L’édile repense l’idée d’habitabilité du territoire et appelle à étendre le domaine juridique de la mise en danger de la vie d’autrui.
dans l’hebdo N° 1929 Acheter ce numéro

Stéphane Delpeyrat-Vincent est maire de Saint-Médard-en-Jalles depuis 2020, ville de 33 000 habitants au sein de Bordeaux Métropole. Il a été maire du village de Saint-Aubin (Landes), 500 habitants, de 2001 à 2019. Il a fait ses armes à l’Unef, puis au PS aux côtés d’Henri Emmanuelli comme assistant parlementaire. Après un passage par Génération·s, il est revenu au PS, dont il est aujourd’hui porte-parole.
À la fin du mois de juillet, vous avez évacué votre commune de Saint-Médard-en-Jalles. Comment l’avez-vous vécu ?
Stéphane Delpeyrat-Vincent : Cela a été un moment particulier. Évacuer une ville de 33 000 habitants en quelques heures, ce n’est pas une petite affaire. À l’avenir, il faudrait des procédures spécifiques pour les personnes fragiles. Évacuer un Ehpad, une maison d’accueil spécialisée ou des établissements médico-sociaux est assez traumatisant et très fatigant pour les plus fragiles, même si on a tout fait pour que cela se passe le mieux possible : les agents de l’Ehpad ont dormi au parc des expositions avec les résidents, nous sommes allés chercher les personnes à leur domicile… L’évacuation s’est assez bien passée parce qu’on avait élaboré un plan communal de sauvegarde – ce que peu de communes font. On avait même testé des évacuations de certains quartiers.
Aujourd’hui, le feu couve toujours sous terre dans certaines zones du département. Quelle est la situation sur place ?
Comme en 2022, on fait face à un feu par le sol qui est long à éteindre. Le feu couve, c’est un feu de tourbe, et il faut le surveiller pendant des semaines et des semaines. Il est possible que le feu brûle à nouveau là où il a déjà brûlé. S’il y a de nouveaux incendies, ils pourraient être le fait d’actes volontaires. Mais, dans le périmètre, il n’y a pas de grand danger. Nous avons réalisé des pare-feu à plusieurs endroits stratégiques pour protéger la ville.
On va essayer de tirer quelque chose de ce mal terrible. Il faut, dans nos vulnérabilités, trouver un ressort pour agir et essayer de faire mieux.
L’inquiétude est surtout psychologique. En 2022, la ville a subi un orage de grêle extrêmement violent : on a dû reloger 1 500 personnes. Et quatre ans plus tard, le feu est arrivé très proche. Les autorités m’ont quand même prévenu à demi-mot que le feu était hors de contrôle et qu’il avançait à un kilomètre par heure. Il était alors à quinze kilomètres de la ville. La situation était très inquiétante. Maintenant, on va essayer de tirer quelque chose de ce mal terrible. Il faut, dans nos vulnérabilités, trouver un ressort pour agir et essayer de faire mieux.
Il va falloir créer une zone tampon autour de la ville pour marquer une discontinuité entre la forêt et les habitations. Je souhaite travailler avec l’Institut national de la recherche agronomique pour voir comment développer davantage l’agriculture urbaine, restaurer des zones humides et des sols, ou planter des haies afin de recréer de l’habitat pour les oiseaux. On peut aussi s’appuyer sur la solidarité : on a créé mi-août une réserve écocitoyenne. Environ 200 personnes se sont inscrites. Elles seront formées sur l’incendie mais aussi les premiers secours.
Vous réfléchissez à l’extension juridique de la mise en danger de la vie d’autrui à la crise écologique. Quel serait le périmètre de ce nouveau délit ?
Le changement climatique doit impliquer une nouvelle forme de responsabilité.
Il y a un an, j’ai écrit une lettre à Emmanuel Macron à ce sujet : il n’a pas répondu. Ce délit est aujourd’hui limité à des problématiques individuelles ou à des actes volontaires. Mais je pense que la destruction de nos services publics, la dégradation de l’hôpital, le peu de moyens accordés à la protection civile sont des éléments à prendre en compte. On a vu que l’État était en difficulté dans cette crise à force de réduire le nombre de fonctionnaires et les moyens. Désormais, il faut un plan de reconstruction de nos infrastructures et du pays à la hauteur de ce qui a été fait en 1945.
L’effort doit être national. Quand on sait que des dangers tels que les incendies peuvent frapper la France et qu’on abandonne les moyens nécessaires comme les Canadair ou les pompiers, et quand on choisit une politique fiscale de baisse d’impôts pour les riches au détriment d’investissements de ce type, c’est une forme de responsabilité. La première responsabilité d’un dirigeant politique, c’est de protéger la population, de lui garantir sa sécurité et sa santé. Le changement climatique doit impliquer une nouvelle forme de responsabilité. Le droit bouge : l’idée d’écocide a émergé dans le débat et l’État a été condamné symboliquement pour inaction climatique avec l’Affaire du siècle. Il faudrait définir un certain nombre de cas où les intérêts économiques ont primé sur des décisions qui avaient vocation à protéger la population, pour lesquels on pourrait invoquer une responsabilité pénale.
Le 17 août, Sébastien Lecornu a promis de sortir « l’artillerie lourde » face aux conséquences des feux. 12 millions d’euros d’aide ont été alloués pour la Gironde et les Landes. Des exonérations de cotisations sociales, pour une période de trois mois, ont été accordées aux entreprises et aux acteurs économiques touchés. Qu’en pensez-vous ?
J’ai cru que c’était une blague ! Mon budget d’entretien courant des bâtiments coûte 10 millions d’euros par mandat. Quand le gouvernement annonce un grand plan pour l’agriculture, la sylviculture et les collectivités locales de 12 millions d’euros, cela montre surtout que les ministres n’ont pas compris dans quel monde on vit aujourd’hui. Il n’y a aucune prise de conscience du nouveau régime climatique dans lequel on est entrés. Ce n’est pas du tout à la hauteur des événements. Il faudrait sonner la mobilisation générale. Avec 12 millions d’euros, on ne pourrait même pas reconstruire les 183 maisons brûlées du Porge. Et ces annonces ne mentionnent pas vraiment les conditions de ces aides. Est-ce qu’on les verra vraiment ? Je vois surtout que l’État prend chaque année de l’argent aux villes. Et pourquoi ? Pour financer des baisses d’impôts aux entreprises.
Nos responsables politiques nationaux ont tous été éduqués dans des écoles de commerce, de droit, d’administration.
Vous avez écrit une lettre adressée à tous les parlementaires demandant une loi de programmation « pour la protection de la France face aux bouleversements climatiques ». Pourquoi avoir snobé l’exécutif ?
Nos responsables politiques nationaux ont tous été éduqués dans des écoles de commerce, de droit, d’administration, et pensent la vie politique par le prisme du court terme. Or les problèmes écologiques prennent du temps : changer les pratiques de culture de la terre, investir dans nos infrastructures, mettre en place une vraie protection civile, fabriquer des Canadair, revoir nos modèles de production, réduire nos impacts environnementaux… C’est un effort qui se conduit sur au minimum quinze ans. On ne sait même pas s’il y aura une majorité après l’élection présidentielle, donc je préfère m’adresser aux parlementaires et leur rappeler leurs responsabilités.
J’ose espérer qu’une majorité soit possible pour voter une loi portant au moins sur la sécurité et l’habitabilité du pays pour encore quelques décennies. Celle-ci n’est aujourd’hui pas garantie. Sur mon territoire, j’ai deux sites Seveso seuil haut, dont un nucléaire, menacés par les incendies. S’ils explosent, que devient le territoire ? C’est la vraie question de fond, qui nécessite d’élargir nos horizons politiques et de ne pas attendre que la gauche soit majoritaire pour agir.
Pensez-vous vraiment que cette notion d’habitabilité puisse surpasser les clivages politiques et l’influence des lobbys ?
Nous avons l’option d’un monde à la Mad Max, chaotique, avec un rapport de force extrêmement violent, ou l’option humaniste.
Je ne me fais pas d’illusions : ce sera compliqué. Mais il faut en appeler à la mobilisation citoyenne pour faire pression sur les députés et qu’ils fassent bouger les choses. L’heure n’est plus à la tambouille habituelle entre les lobbys et l’État, car la santé des citoyens est en jeu aujourd’hui, ainsi que leur vie dans un climat à peu près supportable. Ces sujets ont une telle charge éthique qu’ils peuvent surpasser les clivages politiques.
Il faut changer de logique. Sur l’agriculture, par exemple : dans cette logique économique de marchés mondiaux, les agriculteurs appauvrissent chaque année un peu plus leurs sols, mais cela n’apparaît nulle part en termes comptables. C’est insensé ! Il est urgent d’intégrer les impacts écologiques dans les calculs économiques, et de penser autrement. Même les gens de droite ont chaud et ont peur des incendies. Aujourd’hui, le changement climatique impacte tous les corps, la possibilité de respirer un air à peu près sain, d’avoir une eau potable…
Depuis deux ans, votre commune participe à une démarche de recherche-action avec la philosophe Cynthia Fleury et le designer Antoine Fenoglio autour de la philosophie du « prendre soin ». Comment cela peut-il transformer durablement l’habitabilité d’un territoire ?
Cela parle essentiellement d’écologie et du vivant, mais la question centrale est celle de la dignité humaine dans un monde qui ne cesse de se dégrader. Nous avons l’option d’un monde à la Mad Max, chaotique, avec un rapport de force extrêmement violent, ou l’option humaniste, qui consiste à s’appuyer sur l’humanité afin de préserver la dignité de tous, y compris dans des moments aussi terribles qu’une évacuation d’Ehpad en pleine nuit à cause des flammes. Le concept de Cynthia Fleury sur le climat de soin touche à la santé – elle a commencé par un travail sur la dignité des patients en psychiatrie – mais aussi à l’ensemble du cadre de vie, mêlant réflexions de fond et propositions d’alternatives.
Par exemple, nous avons travaillé sur la notion de « chez-soi » et de la dignité en Ehpad, ou avec des écoliers pour qu’ils imaginent leur établissement dans le futur. Ces expérimentations permettent de penser comment garantir une vie bonne demain malgré le changement climatique et comment faire évoluer nos pratiques politiques à l’échelle locale et nationale. Mais aussi comment assurer la dignité de chacun et chacune même face aux chocs qui nous attendent.
Au Nouvel Obs, vous dites que « notre vie politique continue de raisonner comme si nous vivions dans le monde des années 1980 ». La gauche peut-elle impulser cette nouvelle dynamique que vous décrivez, à huit mois de l’élection présidentielle ?
Aujourd’hui, nous vivons dans un monde qui est une fabrique à indignité. Notre système économique joue quasi uniquement sur la compétition, sur la loi du plus fort, comme dans les années 1980. La philosophie humaniste permet de mettre en lumière la politique du sensible, qui est un enjeu très important. Tout d’abord chez les citoyens, car certains vivent loin de la nature, et dans des bulles cognitives que sont les écrans. Or, pour impulser ce monde futur, il faut que les gens recréent un lien sensible avec les autres êtres humains et la nature. D’autre part, il n’y a quasiment plus de communication entre les pouvoirs publics et les citoyens, or ces derniers construisent leur imaginaire politique à partir de leurs expériences vécues.
Les responsables politiques doivent expérimenter eux aussi ces vécus, les penser, afin d’être crédibles auprès des citoyens pour les convaincre que le libéralisme économique écrasant n’est pas une fin en soi. La gauche et l’écologie doivent porter ce projet humaniste. Mais si la gauche est dans cet état de faillite politique, c’est parce qu’elle a renoncé à penser le monde. Elle s’est installée dans un confort de pensée et n’a pas vu venir les révolutions numériques, les grands bouleversements géopolitiques, et pas suffisamment les basculements climatiques – excepté les écologistes. Pour retrouver un souffle, elle doit se lier à nouveau à la population et donc à l’expérience du sensible, de la souffrance au travail, de la souffrance face à la disparition d’un paysage ou au fait de vivre dans un logement indigne…
Le manque de volonté politique est insupportable.
Êtes-vous tout de même confiant dans la capacité à enclencher la transition écologique dont nous avons besoin avant qu’il ne soit trop tard ?
Nous sommes entrés dans une époque qui refuse de penser, gouvernée par les chiffres, les normes, le marché. Cela produit une incapacité à analyser collectivement les défis auxquels nous sommes confrontés. Or les difficultés techniques et les problèmes économiques ne sont pas de réels freins. Certains esquivent ces sujets par cynisme, afin de ne pas changer de système ; d’autres le font avec sincérité, car transformer tout un système de pensée, de consommation et d’habitat des lieux de vie est extrêmement difficile.
Une colère, une rage, monte en moi car je sais que nous sommes un grand pays, que nous avons les compétences, les entreprises et les scientifiques pour enclencher la transition écologique. Les jeunes ingénieurs sont nombreux à vouloir travailler sur les énergies renouvelables, la dépollution des sols, les nouveaux matériaux, et cela engendre de l’espoir. Les freins financiers ne sont pas si importants car ce sont des investissements nécessaires. On a réussi à le faire lors de la crise financière de 2008 et lors du covid ; pourquoi ne pas le faire pour affronter les impacts du changement climatique aujourd’hui ? Le manque de volonté politique est insupportable. La transition est à notre portée et les résultats ne pourront être que positifs, notamment pour la santé mentale des générations futures.
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…
Canicule, incendies, sécheresse : les médias jouent toujours avec le feu
Utopia 56 : « C’est la politique globale à la frontière qui tue »
« Il n’y a pas encore de guerre de l’eau, mais une guerre menée contre l’eau »
