La République dans une France calcinée
Dans une époque marquée par les crises, les emblèmes républicains sont utilisés, voire instrumentalisés, pour retrouver une nouvelle centralité dans le débat public.
dans l’hebdo N° 1929 Acheter ce numéro

© Gaizka IROZ / AFP
Tout en étant consciente du biais consistant à analyser le présent comme un moment exceptionnellement singulier, il est difficile de ne pas qualifier cette fin d’été, caniculaire et calcinée, de critique. Elle se caractérise en effet par la sensation d’avoir été percuté·es dans nos corps et nos peurs par ce qui était jusqu’à présent des connaissances et des alertes théoriques sur les dangers associés au dérèglement climatique.
Alors que la chute du mur de Berlin avait été associée à la fin de l’histoire – entendue comme la victoire de la démocratie sur le totalitarisme, l’autoritarisme et la barbarie –, l’érosion de l’État de droit et l’effondrement écologique nous confrontent à la fin de ce récit. Nous vivons en effet une rupture dans le mythe d’une ère de progrès, notamment économique et social, l’incertitude ayant remplacé la confiance en un lendemain meilleur qu’hier et aujourd’hui.
Face au vécu des injustices et à leur objectivation, le recours aux emblèmes de la République française, notamment à la devise « Liberté, Égalité, Fraternité », pourrait être considéré comme un chiffon rouge à éviter, une exhibition décalée des promesses non tenues. Comment comprendre alors les usages contemporains de cette devise, notamment dans le cadre de la campagne pour la présidentielle de 2027 ? Est-ce un écran de fumée, une diversion ou une respiration, nécessaire pour ne pas nous asphyxier dans la poussière de l’histoire et du présent, que de se réapproprier les emblèmes de la République ?
Les campagnes électorales sont un moment où le symbolique, de « dormant », devient « éclatant » pour reprendre une expression de Pierre Nora. Cela se voit, notamment dans les meetings, dans l’adoption de la charte graphique du « bleu, blanc, rouge ». Cela s’entend dans le rite partagé du chant de « La Marseillaise », en particulier pour clôturer les rassemblements et les discours. Cela se comprend dans l’usage de la devise républicaine et nationale pour répondre aux divisions par la création d’un commun fondant la cohésion sociale sur une continuité historique.
Grille de compréhension
En termes de généalogie, cette devise est associée au discours de Robespierre à l’Assemblée nationale le 5 décembre 1790, dans lequel il propose de l’inscrire sur l’uniforme des Gardes nationale, pensés comme une armée populaire, réunissant toute la nation. Après la Révolution, la Seconde Guerre mondiale est un moment essentiel pour comprendre la portée et le rôle de cette devise dans l’histoire d’une République française qui devient le symbole de la résistance à l’oppresseur.
Sa réappropriation articule une approche que l’on peut qualifier de positive dans la défense des valeurs, principes de liberté, d’égalité et de fraternité qu’elle promeut, mais de négative dans la délimitation des frontières du « nous ». Elle unit à travers la défense d’un commun, mais aussi par opposition à des ennemis, extérieurs ou/et intérieurs, désignés comme des menaces, des sources de corruption ou de décadence.
Après la Révolution, la Seconde Guerre mondiale est un moment essentiel pour comprendre le rôle de cette devise dans l’histoire d’une République française
Elle participe d’une stratégie de légitimation où la bataille politique et électorale se joue autour de la capacité à démontrer que l’on est le républicain le plus légitime, le plus authentique, à travers l’affirmation récurrente « La République, c’est moi/nous ». Cela d’autant plus qu’être taxé d’antirépublicanisme est un carton rouge, mettant hors-jeu de la démocratie. Interroger la manière dont ces emblèmes sont appropriés, déclinés, c’est en faire une grille de compréhension des controverses et clivages contemporains non seulement sur ce qu’est être républicain et français, mais aussi sur ce qu’est (faire de) la politique.
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